Peut-on concilier intelligence artificielle et respect du RGPD ? "Les entreprises étrangères ne comprennent pas ce règlement"
Alors que l'intelligence artificielle progresse à grande vitesse, des questions se posent quant à l'utilisation des données personnelles et au respect du RGPD par les grandes plateformes technologiques.

- Publié le 12-08-2024 à 17h08

L'association viennoise Noyb (pour "None of your business", "ce ne sont pas vos affaires" en français), bien connue pour ses actions contre les géants de la technologie, tire une nouvelle fois la sonnette d'alarme en déposant des plaintes dans huit pays européens, dont la Belgique, contre le réseau social X (anciennement Twitter).
Selon l'organisation, le réseau social d'Elon Musk utiliserait illégalement les données personnelles de ses utilisateurs pour entraîner son programme d'intelligence artificielle nommé Grok, sans en informer les internautes, ce qui constituerait une infraction au Règlement général sur la protection des données (RGPD). Noyb accuse X de n'avoir jamais informé ses utilisateurs de manière proactive sur l'utilisation de leurs données personnelles à des fins de développement d'IA. "Il est important de noter que le RGPD n'interdit pas de fournir des données. Ce que le RGPD demande, c'est que si l'utilisateur donne son accord, la plateforme doit dire pourquoi et ce qu'elle va en faire. En outre, l'utilisateur peut se rétracter à tout moment.", indique d'emblée Axel Legay, professeur de cybersécurité, intelligence artificielle et vie privée à l'UCLouvain.
"En Europe, on a tendance de créer de bon règlement, mais de mal les vendre. C'est le cas du RGPD"
Un phénomène qui va s'amplifier
"Ce que le RGPD a permis de sensibiliser, c'est que les plateformes peuvent 'payer' avec nos données, mais elles doivent mentionner à quoi elles vont servir. C'est pour cela que ce genre de plaintes commencer à arriver et vont s'amplifier à l'avenir", ajoute l'expert. En effet, si le phénomène est relativement récent, c'est loin d'être la première fois qu'une plateforme en ligne soit accusés de violer les règles de protection de données. Meta, par exemple, a dû payer des amendes administratives dépassant 1,5 milliard d'euros, suspendant également en juin son propre projet d'utilisation des données personnelles pour un programme d'IA dans 11 pays européens.
Pourquoi ce type de plaintes risque de se reproduire à l'avenir ? Tout d'abord, l'expert pointe du doigt une conscientisation générale et progressive de la population à cette question de la protection de la vie privée, mais aussi tout un engouement récent (moins de deux ans NdlR.) autour de l'intelligence artificielle.
Mais ce n'est pas tout. Pour Axel Legay, le problème est également culturel. "En Europe, on a tendance de créer de bon règlement, mais de mal les vendre. C'est le cas du RGPD", indique-t-il. "Les entreprises étrangères ne comprennent pas ce règlement, mais en plus elles viennent d'un continent où il n'y a pas ces contraintes. En Chine par exemple, c'est normal de mettre un score sur une personne qui se comporte mal. En Europe, ce serait inconcevable."
IA et protection de données, un cocktail impossible ?
Une question que l'on pourrait légitimement se poser serait : est-il possible d'entraîner une intelligence artificielle sans enfreindre les règles indiquées dans le RGPD ? À cela, l'expert répond directement que c'est possible. Tout d'abord parce que quand un produit est gratuit, et c'est le cas de la majorité des réseaux sociaux, l'utilisateur devient le produit. Le proverbe devient connu.
Il ajoute également qu'au stade des avancées technologiques récentes, et plus particulièrement celles de l'intelligence artificielle, il est difficile de retourner en arrière. Surtout quand il s'agit de répondre à une demande des utilisateurs. "Les gens rêvent d'IA neutre. Mais en fait, ils veulent que l'IA s'exprime comme un humain. Sauf que l'humain n'est pas neutre. On est donc face à un problème insoluble." Un débat qui en deviendrait presque philosophique.
Quelles solutions donc pour contenter tout le monde, à la fois les plateformes qui cherchent à développer leurs outils et l'utilisateur qui souhaitent garder un maximum d'intimité sur les réseaux ? Mettre de l'eau dans son vin. "On arrive à un stade où chacun va devoir un peu céder. Les plateformes vont devoir commencer à un peu rétropédaler et faire un peu plus d'effort sur l'administratif. Et le citoyen européen va devoir s'éduquer numériquement", conclut Axel Legay.
