La restructuration chez Emeis Belgique (ex-Orpea) met-elle en péril la qualité du service ?
L'annonce de 150 suppressions d'emplois suscite la "colère et la stupéfaction" chez les syndicats. La direction estime que cette restructuration est le passage obligé pour améliorer l'offre.

- Publié le 30-11-2024 à 14h00

C'est une annonce qui remet en lumière la situation extrêmement compliquée des maisons de repos. Il y a quelques jours en effet, Emeis, qui est le nouveau nom donné au groupe Orpea, annonçait la suppression de 150 emplois, la vente de 5 maisons de repos (3 en Région wallonne et 2 en Flandre) et la fermeture de 2 résidences-services (en Flandre). Ce sont 440 personnes qui sont concernées, soit près de 10 % du personnel. La réaction des syndicats ne s'est pas fait attendre. "Auprès des travailleurs, règnent la colère et la stupéfaction", s'indignaient-ils dans un communiqué conjoint. Où ils pointaient du doigt "l'irresponsabilité des dirigeants" alors que "le personnel se trouve déjà à l'heure actuelle dans une situation de travail chaotique, qui met en danger la qualité de vie et la sécurité des résidents". Ce jeudi, ils sortaient un nouveau communiqué en annonçant que les actions locales allaient se renforcer.
L'ambiance s'annonce donc tendue au conseil d'entreprise extraordinaire, programmé pour ce 4 décembre, qui marquera l'entame de phase d'information (phase 1) de la procédure Renault. À l'instar des syndicats, peut-on penser que les dirigeants sont "irresponsables" ?
Pertes récurrentes
Plantons le décor. Emeis est un des trois grands groupes privés de maisons de repos en Belgique, derrière Korian et Armonea. Mais il est dans une situation particulièrement difficile. Il n'a pas eu d'autre choix que de changer de nom en mars 2024 pour tenter de faire oublier les révélations du livre français Les fossoyeurs, sorti en pleine crise sanitaire, qui dénonçait une série de mauvaises pratiques, à commencer par de la maltraitance, dans les Ehpad en France.
En Belgique aussi, 7 maisons de repos du groupe ont fait l'objet de plaintes en 2021. "Les plaintes concernent notamment des problèmes avérés au niveau des soins et de l'hygiène, de la nutrition, du manque de personnel, ou encore du manque d'animations et d'encadrement extra-soignant", peut-on encore lire sur le site du ministre bruxellois de la Santé, Alain Maron (Ecolo).
Au bord de la faillite, Orpea, qui était aux mains d'actionnaires privés, a été recapitalisé par l'institution publique française la Caisse des dépôts. Quelque 5 milliards d'euros ont été injectés. Mais cela ne suffit pas pour remettre le bateau à flot. Dans un contexte plombé par la crise sanitaire qui a fait chuter les taux d'occupation chez Orpea comme dans toutes les maisons de repos, la direction a dû prendre une série de mesures draconiennes. Des mesures d'autant plus nécessaires que la flambée des prix, liée à la guerre en Ukraine, faisait augmenter les dépenses et, dans la foulée, les salaires. Le coût salarial moyen pour Emeis est de 72 000 euros par personne.
2022, "une année catastrophique"
En Belgique, dix résidences ont été fermées et les 850 résidents et collaborateurs ont tous été transférés dans d'autres résidences voisines. Cela a permis de réduire les pertes mais pas de revenir dans le vert. Les pertes sont passées de 20 à 8 millions. "L'année 2022 a été catastrophique et 2023 a été l'année du lancement du plan d'Avenir pour redresser la situation belge. Néanmoins, il reste des préoccupations en termes de viabilité dans certaines résidences", nous explique Olivier Van Houtte, le CEO d'Emeis Belgium. Qui pointe du doigt le décret du ministre bruxellois Alain Maron. Entré en vigueur en 2024, ce décret vise à réduire une offre structurellement excessive dans la capitale et à faire baisser le poids des opérateurs commerciaux. Pour Olivier Van Houtte, elle aura pour conséquence de freiner la croissance du groupe.
Les comptes dans le rouge expliquent donc les mesures annoncées le mercredi 20 novembre, mais qui n'en suscitent pas moins l'incompréhension des syndicats. "Manifestement, la direction du groupe a jugé que les nombreux sacrifices déjà consentis n'étaient pas suffisants", regrettent les syndicats. Qui apprécient peu quand la direction explique qu' "il faut être sexy pour être vendable".
J'essaie de sauver la société comme un médecin le fait avec son patient."
Un manager de crise depuis 2 ans
Alors ont-ils raison d'incriminer la direction ? Cela fait deux ans que l'entité belge est dirigée par Olivier Van Houtte, un manager de crise de 63 ans qui a travaillé un peu partout dans le monde, notamment pour une société de courrier express en Roumanie. Appelé à la rescousse par l'actionnaire français, il se dit "un grand défenseur du parler vrai". Depuis qu'il est là, il n'a pas chômé. En plus du plan social et de la vente de certaines résidences, il a aussi renégocié les loyers avec les bailleurs de certains bâtiments (Belfius, Ethias, Cofinimmo, Aedifica, etc.). Mais, comme on l'a dit, cela ne suffit pas.
"J'essaie de sauver la société comme un médecin le fait avec son patient", nous explique-t-il, tout en se disant conscient que c'est un secteur "en souffrance" qui doit faire face à une "pénurie des soignants" et à "la pénibilité du travail". Cela ne l'empêche pas d'y croire. "Emeis est sur la bonne voie. Les syndicats comme moi, nous voulons la survie du groupe. Ensemble, on veut le bien-être des résidents. On est loin de partir de la Belgique", assure le CEO.
Et la seule manière d'y arriver, c'est en rétablissant une situation financière saine, fait-il comprendre. Car cela permettra de dégager les moyens nécessaires pour payer les investissements qui garantissent un niveau satisfaisant d'accompagnement et de soins. Et de donner l'exemple de la maison de repos à Gosselies où il a fallu dépenser 5 millions d'euros pour l'adapter aux critères d'aujourd'hui.
Mais ce discours n'est pas compris pas les syndicats. "Au-delà des critères économiques et des exigences des actionnaires, il ne peut y avoir de projet institutionnel centré sur les résidents-habitants en dehors des principes de respect et de bienveillance, tant pour les résidents que pour les travailleuses et travailleurs", martèlent-ils. Pour Fabien Boucqueau, secrétaire permanent régional CNE, "il existe d'autres solutions que les licenciements". Il s'interroge aussi sur la vente des 5 résidences. "Qui peut les acheter ? C'est comme chez Audi Forest où on promettait un repreneur. Que va-t-il se passer si la direction n'en trouve pas ?" Olivier Van Houtte, quant à lui, assure qu'il devrait avoir des marques d'intérêt notamment du secteur associatif, en particulier dans la mouvance catholique en Flandre. "J'ai vu Yves Coppieters (le ministre wallon de la Santé, NdlR). Je lui ai dit que si nous ne trouvions pas d'acquéreurs, on continuerait à opérer."
Au bout d'un modèle ?
Fabien Boucqueau va plus loin dans son raisonnement, en s'appuyant sur la réalité du terrain où c'en est bien fini le temps où les résidents étaient "jeunes" (entre 65 et 75 ans) et en bonne santé. "Les personnes qui rentrent en résidence sont de plus en plus dépendantes et leurs familles veulent un accompagnement 24 heures sur 24. C'est tout le paradoxe : les résidents sont de plus en plus grabataires mais il y a de moins en moins d'infirmières", résume-t-il. La vraie question à se poser, pour le syndicaliste, est de savoir si on n'arrive pas "au bout de modèle de la société commerciale" pour l'activité des maisons de repos. "Il y a 30 ans, ce secteur était uniquement géré par les associations sans but lucratif ou par des structures publiques", rappelle-t-il. Mais, pourrait-on revenir en arrière ?
