Un habitant de Los Angeles témoigne: "Nous voulons quitter les USA et venir en Europe"
Les États-Unis innovent, l'Europe régule, entend-on souvent. Vantant les mérites de l'Oncle Sam. Mais doit-on toujours se flageller ? Et l'Europe a-t-elle vraiment un modèle si peu attractif ?

- Publié le 29-01-2025 à 11h19
- Mis à jour le 30-01-2025 à 19h30

"Drill baby drill !". Les propos de Donald Trump sont volontairement provocateurs. Simplistes, ils vont néanmoins de pair avec une certaine clarté. De l'autre côté de l'Atlantique, en Europe, les cadres régulatoires sont, eux, parfois extrêmement complexes.
Le rapport Draghi sur la compétitivité et l'industrie européenne, l'affirme : l'Union européenne doit simplifier ses règles. La "charge administrative et la régulation excessive sont un fardeau", avance le rapport de l'ancien président de la Banque centrale européenne. Un message que la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen aura certainement entendu, alors qu'elle présentera sa "boussole pour la compétitivité européenne" ce mercredi.
Mais posons une question : si l'Europe traîne parfois, est-ce que les Américains, dans leur volonté de foncer, sont toujours aussi efficaces qu'on le pense ?
Nous avons pu recueillir le témoignage d'Antoine (prénom d'emprunt), Franco-Américain approchant de la quarantaine, et celui-ci peut surprendre, tant il va à l'encontre des idées reçues. S'il préfère rester anonyme, c'est de peur de potentielles répercussions, car "ils sont capables de tout", affirme-t-il, lui qui a travaillé pour SpaceX, l'entreprise d'Elon Musk, pendant un temps. Pour des raisons de confidentialité, nous conserverons également un certain flou sur les détails de son parcours.
Selon lui, "les Américains sont moins productifs", même "s'ils ont tout de même moins peur de lancer un sss". Et si Donald Trump a réussi à aligner les géants de la tech dans la même direction, il pourrait également provoquer une fuite des talents "à force d'idées farfelues" et de remises en question des droits humains, dont ceux des minorités.
Antoine est arrivé aux États-Unis en 2014, après avoir étudié la gestion d'entreprise et l'administration en France, puis avoir vécu au Royaume-Uni un an, puis en Asie pendant un an. Il a commencé à New York, au sein d'une célèbre compagnie aérienne, avant de partir pour la Californie, pour suivre son compagnon." Après dix ans passés aux États-Unis, je trouve quand même que les gens sont beaucoup plus productifs en Europe. Pourquoi ? Car il y a un bon équilibre entre vie privée et vie professionnelle, qu'il n'y a pas ici", affirme-t-il d'emblée. Une position peu entendue. "En Europe, les gens restent un peu plus longtemps dans une entreprise, ils évoluent. Ils ont des vacances, un droit au décrochage. Ici, on a dix jours de vacances par an, pas de congé parental prévu par la loi… Ça pèse sur la motivation réelle", avance-t-il.
"Les marchés ont été confiants, car Trump a réussi à faire plier les grandes entreprises, mais ça sera aux dépens des travailleurs"
"Tu ne sais pas si tu resteras dans la boîte. À la moindre difficulté financière, ils ont tendance à licencier. Les grandes entreprises tech de la baie (de San Francisco, NdlR) l'ont fait lorsqu'on parlait de possible récession en 2024. Ils ont licencié des milliers de personnes en ayant en tête cette récession qui arrivait. Au final, elle n'a pas eu lieu mais par précaution, ils ont licencié en masse ! Tout le monde est remplaçable. Même si c'est pour réembaucher trois semaines après un licenciement", lance-t-il. "Donc les gens ne se donnent pas vraiment à fond, selon moi", affirme-t-il.
Un rapport différent à l'innovation
Néanmoins, on voit que les États-Unis sont bien placés dans les classements des universités et ceux de l'innovation (via les dépôts de brevets). "Oui, les Américains se lancent plus facilement, créent des business, ils sont moins effrayés. Les banques demandent moins de garanties qu'en Europe", reconnaît Antoine. "Tout le monde vit sous crédit ici et peut donc emprunter facilement, avec des lignes de crédits à 100 000 dollars. C'est l'American Dream, prendre son destin en main", reconnaît-il.
"Mais, chez SpaceX par exemple, où je travaillais pour Starlink, on était jugés à la quantité, et non à la qualité", explique-t-il. "Il faut du chiffre. Accumuler les "tickets" (qui permettent de quantifier le travail, NdlR). Il vaut mieux répondre moins bien aux clients et ouvrir plusieurs 'tickets clients' pour eux, et donc faire du chiffre, plutôt que de répondre directement de manière approfondie. L'indicateur est faussé, c'est contre-productif, et pas tenable", poursuit-il. Une ambiance de travail qu'il retrouve également en partie dans le secteur public aux États-Unis, dans lequel il a finalement trouvé un emploi en comptabilité dans le Comté d'Orange, en banlieue de Los Angeles. "De manière générale, on traite l'administration comme une entreprise, en lançant des idées saugrenues pour se faire bien voir, mais il y a parfois des choses inutiles et ça fait perdre de l'argent", critique-t-il.
"L'administration Biden n'allait pas tirer du chapeau des idées comme revoir les droits des personnes, des couples homosexuels. Maintenant, on ne sait pas ce qu'il va nous arriver."
"Mais de manière générale, ils sont plus optimistes. Ils voient des gens réussir à la télévision, comme dans "Shark Tank", l'émission où des gens viennent présenter des idées à des investisseurs. Certains font des millions avec des innovations parfois inutiles. Mais il y a un marché énorme, avec des consommateurs prêts à acheter un peu tout et n'importe quoi, beaucoup dans l'émotionnel, et parfois à crédit. C'est le succès d'Amazon, l'achat compulsif. Ça fait quelques entrepreneurs millionnaires, c'est sûr", avance-t-il encore, précisant que, du côté des consommateurs, le salaire minimum est de 15,50 dollars de l'heure dans l'État de Californie… mais 7,25 dollar au niveau fédéral. "Tout le monde n'a pas les moyens, surtout quand on rembourse un prêt universitaire pendant des décennies."
Fuite des cerveaux… vers l'Europe ?
"Il y a cette image, l'innovation, la recherche, on fait venir des cerveaux, mais il faut déjà avoir un visa", poursuit Antoine. "Il y a les visas H-1B, mais ils sont limités. C'est un peu la loterie. Ils ne sont pas toujours renouvelés. Alors, il y a des opportunités géniales, des bons salaires, mais ça ne peut pas convenir à tout le monde", avance-t-il.
Ayant connu la fin de mandat d'Obama, le premier de Trump et celui de Biden, comment Antoine voit l'avenir pour les États-Unis, et quel est son regard sur l'Europe ?
"J'avais cette tranquillité au niveau social ces quatre dernières années, j'avais la carte verte, la citoyenneté américaine… Je savais que l'administration Biden n'allait pas tirer du chapeau des idées comme revoir les droits des personnes, des couples homosexuels comme le mien ou autre. Maintenant, on ne sait pas ce qu'il va nous arriver. Est-ce que notre mariage sera remis en cause par la Cour suprême ? Trump est imprévisible. Et Musk l'est encore plus. Ça nous conforte dans l'idée de venir en Europe", lance-t-il.
Trump est imprévisible. Et Musk l'est encore plus. Ça nous conforte dans l'idée de venir en Europe"
La fuite des cerveaux de l'Europe vers les États-Unis ? "Difficile de faire un bilan. Mais on a constaté une recrudescence de recherches sur Google pour quitter le pays. Certaines personnes peuvent être effrayées. Surtout au niveau des minorités", tance-t-il. Si cela ne veut pas dire que les gens passent à l'acte, la question pourrait donc se poser. "Donald Trump a signé énormément de décrets, mais on verra l'impact réel sur la productivité. Les marchés ont été confiants, car il a réussi à faire plier les grandes entreprises, qui lui mangent dans la main, comme Meta, car elles ont peur de subir les décisions irrationnelles, mais ça sera aux dépens des travailleurs", assène-t-il.
"Et quand je vois des gens, comme un collègue justement qui m'a dit récemment avoir un seul jour de congé par mois, qui cumulent plusieurs jobs, qui vivent à crédit… C'est fou. Je sais qu'on dit que l'herbe est toujours plus verte ailleurs, je n'ai pas de regret d'être venu ici, mais j'ai fait le tour en dix ans et je pense qu'il est temps pour nous d'aller en Europe. La qualité de vie nous attire. On devrait le faire dans les six mois", affirme-t-il.
