"Mes interlocuteurs étaient impressionnés par ce qu'une petite société belge parvenait à faire"
Libre Eco | Face&Profil. Engagé dans une brillante carrière académique, Denis Dufrane, médecin spécialisé en thérapies cellulaires, a bifurqué vers l'entrepreneuriat. Cofondateur de Novadip, il en est le CEO depuis quatre ans. La biotech wallonne approche du but dont rêvent toutes les sociétés au stade clinique : la commercialisation d'un premier traitement.

- Publié le 08-02-2025 à 08h00
- Mis à jour le 08-02-2025 à 14h27

Denis Dufrane est un rescapé ! Face aux déconvenues d'une série de biotechs wallonnes spécialisées en thérapies cellulaires (Bone Therapeutics, Celyad, Promethera Biosciences, Cellaïon…), Novadip Biosciences, la société qu'il a fondée en 2013, est toujours debout. "C'est l'une des plus belles pépites de notre portefeuille", nous confie l'un des actionnaires belges de Novadip.
Si Novadip est toujours sur de bons rails après plus de onze années de R&D, c'est grâce aux résultats qu'elle a pu engranger au fil des études cliniques. "Nous avons pu démontrer que notre technologie fonctionnait. Quand vous rencontrez des investisseurs, cela fait toute la différence", explique Denis Dufrane, 50 ans, qui a pris les commandes de l'entreprise, début 2020, après en avoir été le directeur scientifique. Il a pu encore s'en rendre compte, mi-janvier, lors de la grande conférence annuelle organisée à San Francisco par J.P. Morgan. "J'ai eu 45 rendez-vous en trois jours et, chaque fois que je présentais les résultats de Novadip, mes interlocuteurs étaient impressionnés par ce qu'une petite société belge parvenait à faire". Il est vrai qu'à taille comparable, on ne connaît aucune autre biotech belge pouvant se prévaloir du lancement, en 2025, de deux études cliniques de phase 3 et d'une étude de phase 2B/3 aux États-Unis et en Europe. (*)
Ces études cliniques concernent les deux traitements qui sont au cœur des recherches menées, depuis bientôt 20 ans, par Denis Dufrane et ses collaborateurs : la médecine régénérative et, plus spécifiquement, la reconstruction osseuse. "En 2007, mon patron aux Cliniques universitaires Saint-Luc m'avait sollicité pour l'aider à trouver une solution pour un enfant ayant une tumeur osseuse très agressive au tibia. Pour éviter l'amputation, il voulait que je cherche un moyen de revitaliser l'os".
Des taux de réussite très élevés
À l'époque, Denis Dufrane était spécialisé en thérapie cellulaire du diabète. Rien à voir, donc, avec les os. "Mais je me suis dit que ça valait le coup d'essayer. On a eu l'idée, au départ de cellules adipeuses prélevées sur le patient, de recréer ex vivo un environnement propice à la reconstruction de l'os". Bingo ! Deux ans après l'implantation du greffon, la croissance de l'os avait repris et l'enfant pouvait à nouveau marcher.
Fort de cette innovation, Denis Dufrane va traiter seize autres patients avec le "NVD003", le nom donné par Novadip au traitement. Là où le taux de réussite des greffes osseuses traditionnelles est inférieur à 50 %, celui du NVD003 atteint 88 % ! "Ce traitement concerne des pathologies congénitales ou des traumatismes rares, précise M.Dufrane. Nous visons une commercialisation aux États-Unis à partir de 2027".
Novadip, qui emploie 45 personnes à Mont-Saint-Guibert, a développé une deuxième classe de produit, le "NVDX3". Issu lui aussi de la plateforme de cellules souches adipeuses de la biotech brabançonne, il cible les fractures plus classiques, comme celles du radius distal dues à des chutes. "Quand un patient arrive aux urgences à la suite d'une chute en trottinette électrique, le médecin n'a pas le temps de prélever un peu de graisse et d'attendre trois mois pour que la cicatrisation osseuse se fasse". Se présentant sous la forme d'une poudre bioactive prête à l'emploi, le NVDX3 a un gros avantage : il peut être fabriqué et distribué aux quatre coins de la planète depuis le siège guibertin de Novadip. Sa mise sur le marché – dont le potentiel s'élève à plusieurs milliards de dollars – est prévue à l'horizon de 2029.
Le virus de la médecine
À 14 ans, Denis Dufrane rêvait d'astrophysique. "Mais je n'étais pas à mon aise avec les maths. J'ai alors eu l'occasion de faire des stages de brancardier dans un hôpital. Là, j'ai découvert un environnement dans lequel je me sentais super bien". Ce sera donc la médecine.
Le destin aurait voulu que Denis Dufrane fasse tout son parcours dans le monde médical universitaire. Après 20 ans d'études et de pratiques médicales, il va pourtant prendre une autre voie. "L'entrepreneuriat était une façon de me confronter à une autre réalité. J'avais aussi conscience qu'avec Novadip, je pourrais avoir un plus grand impact sur les patients". Mais pas question d'assumer le rôle de CEO.
"Comme je suis un passionné et que je me donne à 200 %, j'ai accepté de devenir CEO en janvier 2020… Deux mois plus tard, le Covid arrivait en Belgique ! Mais ça m'a surmotivé."
Les circonstances l'amèneront toutefois à changer d'avis. En effet, après le départ du premier CEO et une expérience, de quelques mois, avec un boss américain, le "Board" de Novadip s'est tourné vers Denis Dufrane. "Comme je suis un passionné et que je me donne à 200 %, j'ai accepté de devenir CEO en janvier 2020… Deux mois plus tard, le Covid arrivait en Belgique ! Mais ça m'a surmotivé. J'ai aussi eu la chance de pouvoir m'appuyer sur Eric Paul Pâques, président de Novadip et ancien CEO de Grünenthal (un leader mondial dans le domaine du traitement de la douleur, NdlR)".
De médecin hyperspécialisé, Denis Dufrane s'est retrouvé, du jour au lendemain, à devoir rédiger des plans stratégiques, manipuler des indicateurs de performance, préparer des levées de fonds… "Nous préparons en ce moment une série C de 50 millions de dollars". L'étape suivante sera l'introduction sur le Nasdaq, à New York.
(*) Les études cliniques comprennent trois phases. Si la phase 2 suggère que le traitement est efficace, les chercheurs passent à la phase 3, où ils comparent le nouveau traitement au traitement de référence. La phase 3 constitue une étape cruciale car elle précède la commercialisation.
Fier d'être borain et belgicain !
Si ses fonctions le conduisent de plus en plus à traverser l'Atlantique, Denis Dufrane reste très attaché à ses racines belges et wallonnes. "Je suis fier d'être borain et belgicain !", lâche-t-il. Né en 1974 à Mons, il a grandi à Charleroi. Son père, ingénieur civil, fut l'un des directeurs de la Fafer (Fabrique de Fer, devenue Industeel Belgium).
Papa de quatre filles, Denis Dufrane se montre très reconnaissant de ce que la Belgique lui a permis d'accomplir sur le plan professionnel. Si c'était à refaire, aurait-il préféré s'installer aux États-Unis pour développer Novadip ? "Il ne faut pas minimiser ce qui a été fait dans le domaine des biotechnologies en Wallonie. On a une excellence académique, clinique et technique, avec un soutien important des pouvoirs publics".
En septembre 2021, Denis Dufrane recevait le titre d'officier du Mérite wallon. Pour l'anecdote, Fabien Pinckaers, fondateur et CEO de la "licorne" Odoo (dont l'un des sites est voisin du siège de Novadip), fut distingué le même jour. "Quand une de mes collaboratrices m'a dit qu'Elio Di Rupo, ministre-Président, avait téléphoné, j'ai cru à une blague".
Denis Dufrane en quelques dates
- 1974 : naissance à Mons.
- 1993-2000 : études de médecine à l'UCLouvain.
- 2002-2015 : thèse de doctorat (thérapie cellulaire du diabète) et directeur médical aux Cliniques universitaires St-Luc.
- 2013 : création de la société Novadip Biosciences, dont il est le CEO depuis 2020. Il est encore actif au Grand Hôpital de Charleroi.
