Tensions avec Trump et question du contrat F-35 au Canada : "Ils ont le choix entre deux mauvaises solutions"
La méthode brutale de négociation de Donald Trump, voire ses provocations, pourraient pousser ses partenaires à se désengager de certains contrats, à condition d'en avoir les mains libres. Ce qui n'est pas si évident pour le cas du F-35, vendu par Lockheed Martin à de nombreux pays, dont la Belgique.

- Publié le 07-03-2025 à 17h20
- Mis à jour le 10-03-2025 à 16h33

Lockheed Martin pourrait-il faire les frais des tensions entre Donald Trump et le Canada ? Le géant américain de l'aéronautique, fabricant du F-35, pourrait voir son contrat de vente remis en question en raison des prises de position de l'ancien président américain.
Dans une carte blanche publiée le 5 mars, Michael Byers, codirecteur de l'Outer Space Institute canadien et professeur à l'Université de la Colombie-Britannique, appelle Ottawa à reconsidérer sa commande de F-35A, validée en janvier 2023. Selon lui, face aux ambitions de Donald Trump – notamment ses velléités sur le Groenland et ses menaces implicites à l'égard du Canada – le gouvernement Trudeau devrait annuler son achat et privilégier d'autres options, comme les Gripen du constructeur suédois Saab.
"Les Canadiens ont le choix entre deux mauvaises solutions."
Des réticences par le passé
Initialement réticent, Justin Trudeau avait fini par acter la commande de 65 F-35 pour un montant de 19 milliards de dollars en 2023. Mais la relation tumultueuse entre le Canada et Trump pourrait rouvrir le débat, d'autant plus dans un contexte de guerre commerciale et de tensions diplomatiques croissantes. Justin Trudeau a par ailleurs affiché un soutien ferme au président ukrainien Volodymyr Zelensky après son altercation avec Donald Trump et le vice-président américain J.D. Vance dans le bureau ovale la semaine dernière. Un symbole d'éloignement diplomatique également entre les deux pays d'Amérique du Nord.
"Le président Donald Trump menace de faire du Canada le 51e État, motivé – selon le Premier ministre Justin Trudeau – par la convoitise de nos minerais essentiels. Le gouvernement canadien devrait prendre la récente expérience ukrainienne comme un avertissement clair et annuler l'achat prévu d'avions de combat F-35", avance donc le professeur Michael Byers. "Le problème, voyez-vous, c'est que le Canada n'aura jamais le contrôle total de ces avions lourdement informatisés. Lockheed Martin, le géant américain de la défense qui fabrique le F-35, a toujours refusé de partager l'intégralité du 'code source' avec des clients étrangers, y compris des alliés proches des États-Unis. Le code source, qui comprend au moins 8 millions de lignes de code, est la programmation fondamentale qui permet toutes les fonctionnalités de l'avion", précise-t-il, affirmant que toute mission devra donc faire appel à des installations informatiques installées aux États-Unis.
Michael Byers appelle à reprendre l'offre de Saab, avec ses Gripen qui promettaient de faire tourner davantage l'industrie canadienne. Le contrat liant le Canada et les États-Unis tourne autour de 19 milliards de dollars pour 65 appareils.

Un revirement possible, mais complexe
Interrogé par le média canadien Le Soleil, le cabinet des Services publics et de l'Approvisionnement canadien affirme que "tout est sur la table", mais le ministère de la Défense canadien affirme par ailleurs que "l'achat du F-35A par le Canada continue comme prévu".
D'autres pays, comme le Danemark (directement impliqué dans le cas groenlandais mais très proche des USA) mais aussi la Suisse, se poseraient aussi des questions sur leur engagement dans le programme, nous glisse un observateur du secteur. Mais pour certains pays, comme la Belgique, il est désormais trop tard pour faire marche arrière. "Pour nous, c'est impossible de nous désengager", confirme un expert du secteur, rappelant que la Belgique a commandé 34 F-35, dont la livraison débutera l'été prochain après plusieurs retards. Coût total estimé à 10 milliards d'euros pour le moment.
"Pour nous, c'est impossible de nous désengager"
Sur le plan juridique, il existe cependant des précédents. L'Australie, par exemple, avait annulé un contrat avec Naval Group pour 12 sous-marins français en 2021, préférant se tourner vers l'alliance Aukus (Australie, Royaume-Uni, États-Unis). Cette rupture avait coûté 3,7 milliards d'euros en dédommagements.
D'ailleurs, l'accord de coopération militaire de l'Aukus "n'a à ce jour fait l'objet d'aucun commentaire officiel" de la part de Donald Trump, signalait déjà en janvier Libération, sans qu'il n'y ait d'évolution depuis. L'Australie devait acheter finalement huit sous-marins nucléaires américains pour l'équivalent de 220 milliards d'euros.
Un dilemme stratégique pour Ottawa
Annuler l'achat des F-35 serait certes possible, mais au prix de lourdes pénalités financières et d'un risque d'isolement stratégique, nous dit-on. Un choix "disruptif" risqué.
C'est "contractuellement possible mais très improbable, sous peine de perdre l'entièreté des acomptes versés. Problème évoqué, en son temps, par Ludivine Dedonder (ex-ministre de la Défense belge, PS, NdlR) pour la Belgique", avance notre observateur. De plus, le Canada est fortement lié aux États-Unis par le Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (Norad) depuis 1958, et étant donné "les développements stratégiques qui se préparent sur le Pôle Nord et les envies d'achat ou de soumission du Groenland, le Canada se retrouverait très démuni au niveau des informations échangées avec les USA dans sa zone de sécurité. D'autant que Canada et USA font aussi partie d'une autre structure anglo-saxonne, les Five Eyes" (sorte d'alliance de renseignement reliant États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande). "Le Canada s'isolerait de manière considérable si Washington coupait le robinet informationnel", poursuit notre source.
"Ils ont le choix entre deux mauvaises solutions. Soit continuer dans le programme avec les carences opérationnelles […] et la totale dépendance" aux États-Unis, soit quitter le programme, "ce qui laisserait le Canada en très mauvaise posture géostratégique vis-à-vis de Washington ainsi que de Moscou, car la région arctique sera une zone de plus en plus contestée", avance notre contact.
"A ce sujet, j'attends avec impatience les arguments de Theo Francken (nouveau ministre de la Défense, N-VA) expliquant qu'il veut acheter des F-35 supplémentaires tout en continuant à discourir sur l'Europe de la Défense."
"D'un point de vue plus général, je ne vois aucun des clients F-35 occidentaux se détourner du programme. D'autant que souvent, ils sont aussi en main avec Washington sur la Défense antiaérienne (Patriot) et la surveillance maritime. C'est là toute la limite des discours actuels sur l'autonomie stratégique européenne. Ceux qui ont acheté ces programmes sont liés pour 40 ans", poursuit-il. Pour les États-Unis, il semblerait que c'est un peu "pile je gagne, face tu perds".
"À ce sujet, j'attends avec impatience les arguments de Theo Francken (nouveau ministre de la Défense, N-VA) expliquant qu'il veut acheter des F-35 supplémentaires et deux batteries de Patriot tout en continuant à discourir sur l'Europe de la Défense", termine notre source.