Revolut, un énorme succès qui cache quelques revers : "La direction a demandé aux employés de faire des sacrifices"
Le dossier de La Libre Eco | Grâce à des services simples et fluides, la fintech britannique a connu une croissance fulgurante. Elle attend toutefois toujours l'approbation du régulateur pour pouvoir proposer les mêmes services qu'une banque traditionnelle.

- Publié le 31-10-2025 à 11h10

Revolut attend toujours. Quatre ans après avoir entamé le processus officiel destiné à devenir une banque britannique à part entière, la fintech n'a pas encore reçu l'agrément d'institution de crédit, l'approbation ultime accordée par la Prudential Regulation Authority, le régulateur en charge de la stabilité financière des banques britanniques, géré par la Banque d'Angleterre. Cet objectif est considéré comme la priorité "numéro une" de son co-fondateur et patron Nick Storonsky : une fois atteint, il témoignera de sa solidité et devrait convaincre les régulateurs internationaux pas totalement rassurés par la licence bancaire européenne obtenue en 2018 auprès du régulateur lituanien.
Ce retard s'avère être la principale ombre au tableau de cette entité britannique pas comme les autres. Quelques chiffres pour donner une idée de son expansion depuis sa création en 2015 : 65 millions de clients dans le monde, une présence dans 38 marchés, 10 000 employés, dont 1 300 au Royaume-Uni, une valorisation de 75 milliards de dollars (65 milliards d'euros) avant sa possible introduction en bourse.
Nouveaux bureaux à Canary Wharf
Lors de l'inauguration fin septembre de ses nouveaux bureaux dans un immeuble de Canary Wharf récemment rénové par ses propriétaires pour 155 millions d'euros, où elle a signé un bail de dix ans, Revolut n'a pas fait dans la demi-mesure. Outre que les vidéos publiées sur les réseaux sociaux font miroiter ses 9000m2 répartis sur quatre étages, sa direction avait en toute simplicité convié la ministre de l'Economie et des Finances Rachel Reeves.
Pourtant, Revolut a mis du temps à gagner de l'argent. La plupart de ses produits étaient en effet initialement gratuits ou peu coûteux. "L'entreprise était tellement mal pendant le Covid que la direction a demandé aux employés de faire des sacrifices", nous assure un acteur du secteur. Elle a été sauvée en 2021 par la course aux cryptomonnaies, qui ont représenté cette année-là plus de 50 % de sa marge brute. Le vrai tournant est venu de la hausse des taux en 2022/23. "Comme de nombreuses banques, ils possédaient des encours à plusieurs milliards sur lesquels ils ont pris 3 % à 4 %", précise un employé du secteur. "Mais, au lieu de se créer un trésor de guerre comme les autres, ils ont réinvesti entre 600 millions et 1 milliard de livres sterling en marketing. On les a vus partout".
Portrait de l'utilisateur moyen
Entre 2022 et 2024, Revolut est ainsi passée de 10 à 40 millions d'utilisateurs, puis à 65 millions aujourd'hui. L'utilisateur moyen est âgé de 18 à 35 ans, plutôt habile en nouvelle technologie. "Je me suis tourné vers Revolut en raison de la facilité d'utilisation de leur app'", explique un trader européen basé à Londres. "Pour faire des transferts d'euros vers la livre sterling, il suffit d'appuyer sur un bouton, et les frais étaient proches de zéro, même s'ils ont un peu augmenté. La carte bancaire de base est gratuite, et la chère donne du Cashback donc on la rembourse rapidement. Enfin, il est possible d'accéder immédiatement à tous les mouvements réalisés sur son compte depuis son ouverture". Des services qu'il estime incomparables avec ceux offerts par les banques traditionnelles.
Si demain Revolut propose du prêt immobilier de manière aussi disruptive qu'avec le paiement, ils changeront tout, et ce sera game over pour les banques traditionnelles".
Pour croître, Revolut doit désormais convaincre les clients des banques traditionnelles. "Prêts à effectuer leurs virements bancaires à l'étranger avec Revolut, ils gardent leur banque pour le versement de leur salaire et le gros de leur activité quotidienne car ils possèdent ou voudront posséder un crédit immobilier", explique un analyste. D'où l'importance de l'agrément d'institution de crédit demandé à la PRA… Pour Jean Meyer, le patron et co-fondateur de Deblock, qui offre des services bancaires liés aux cryptomonnaies, il ne fait guère de doute que "si demain Revolut propose du prêt immobilier de manière aussi disruptive qu'avec le paiement, ils changeront tout, et ce sera game over pour les banques traditionnelles".
D'où le retour au point initial : pourquoi Revolut n'a-t-il pas encore obtenu son agrément ? "Les banques traditionnelles se sont développées progressivement et se reposent sur des décennies d'expérience opérationnelle, des équipes locales chargées de la conformité et des volumes de transactions relativement prévisibles" , rappelle Joanne Kumire, analyste en chef chez GlobalData. "Les cadres réglementaires de la PRA n'ont pas été conçus pour une banque comme Revolut opérant à une telle vitesse et à une telle échelle". Est-ce suffisant pour bloquer indéfiniment son dossier ? "Non, surtout que le processus de Revolut est plus automatisé et efficace que n'importe quelle autre grande banque traditionnelle", nous explique un acteur du secteur, bien au courant de ces opérations. "Aucune banque au monde n'atteindrait les critères requis par le régulateur vis-à-vis de Revolut".
De Londres à Dubaï
La personnalité de son homme fort n'y est sans doute pas non plus étrangère. "Nick Storonsky se considère comme un perturbateur et ne veut pas suivre les mêmes règles que les autres, peut-être parce qu'il a été mal conseillé dans le passé", raconte une de ses connaissances. "On ne change pas la couleur d'un bouton sur l'application sans que Nick soit d'accord", relate aussi un ancien collègue.
Agacé par le manque d'avancée de son projet, ce bourreau de travail, tous les jours au bureau à 8 heures du matin, et qui dirige directement vingt personnes, avait ouvertement critiqué le régulateur il y a quelques années dans la presse. "Assurément, cela a retardé son projet". Et nul doute que sa récente décision de changer sa domiciliation fiscale de Londres à Dubaï avant la possible entrée en bourse de son entreprise, qui lui permettra d'éviter le paiement de plusieurs milliards en impôts, n'accélérera pas le processus en cours.
