Bientôt plus assez de carburant pour faire voler les avions ? "C'est plus grave que tout ce que nous avons connu jusqu'ici"
Certaines compagnies aériennes suppriment des vols faute de kérosène disponible. Les prix des billets vont-ils s'envoler ?

- Publié le 27-03-2026 à 15h49
- Mis à jour le 29-03-2026 à 09h25

Y a-t-il encore du kérosène dans l'avion ? C'est une question que se posent déjà pas mal de dirigeants de compagnies aériennes. Si les effets de la guerre au Moyen-Orient ont fait doubler les prix du carburant pour les aéronefs (voir infographie), la plus grande menace dans le ciel mondial serait autre. "À court terme, le principal problème n'est pas tant le prix du kérosène que la question de savoir s'il y en aura suffisamment", a ainsi expliqué Justin Erbacci, directeur d'ACI World, le groupe mondial représentant les aéroports, à nos confrères du Financial Times.
Certaines compagnies ont déjà annulé des centaines de vols, faute de carburant. "Il s'agit d'un problème d'approvisionnement plus grave que tout ce que nous avons connu jusqu'ici", selon Willie Walsh, directeur général de l'Association internationale du transport aérien (Iata). Comment expliquer cette pénurie et quel impact aura-t-elle sur les voyages en avion ? Tentative de réponse.
1. Une pénurie qui s'étend comme une tache d'huile
Cette pénurie touche, pour l'instant, surtout l'Asie du Sud-est." Cette région du monde est très dépendante des raffineries du Moyen-Orient (dont certaines ont été endommagées par l'Iran, NdlR), explique Wouter Dewulf, professeur d'économie à l'Université d'Anvers. La compagnie nationale Vietnam Airlines vient, par exemple, d'annoncer qu'elle allait supprimer des centaines de vols dans les prochaines semaines par manque de fuel. Selon M. Dewulf, le problème ne vient pas du pétrole brut mais des infrastructures servant à le transformer en carburant pour avions. "Le kérosène est un produit de niche et il n'y a pas tellement de raffineries qui le fabriquent à travers le monde".
"Les pays scandinaves ne possèdent pas de raffineries pour le kérosène. Résultat ? La compagnie SAS doit annuler des vols depuis Copenhague ou Stockholm, faute de carburant."
Mais la pénurie en Asie touche, par effet boule de neige, le reste du monde : les compagnies européennes ne peuvent, par exemple, plus se ravitailler dans certains aéroports asiatiques pour assurer leur vol retour. Pour le professeur Dewulf, ce manque de kérosène toucherait aussi déjà directement plusieurs aéroports du nord de l'Europe. "Les pays scandinaves ne possèdent pas de raffineries pour le kérosène. Résultat ? La compagnie SAS doit annuler des vols depuis Copenhague ou Stockholm, faute de carburant".
2. Faut-il s'inquiéter de la situation à Liège ?
En Belgique aussi, on a parlé de pénurie ces derniers jours. Plusieurs avions-cargos ont ainsi fait des sauts de puce, très polluants, entre les aéroports de Liège et Bruxelles pour pouvoir se ravitailler à Zaventem. Les réserves de l'aéroport de Bierset ne seraient ainsi plus suffisantes. "La situation est en train de rentrer dans l'ordre", explique-t-on du côté de Liège, où l'on refuse de faire un lien direct entre cette pénurie "temporaire" et la crise au Moyen-Orient. "Il faut poser la question à notre fournisseur qui a décidé soudainement de réduire de 30 % notre apprivoisement en carburant", insiste le porte-parole, Christian Delcourt.
D'après M. Dewulf, la Belgique serait toutefois "très bien protégée". "Total a une grande raffinerie à Anvers et la plupart de nos grands aéroports, à l'exception de Charleroi, sont reliés au réseau de pipelines de l'Otan". Ce maillage de canalisations, datant des années 60 et qui avait un but militaire à la base, relie un grand nombre d'infrastructures stratégique européennes, de Marseille au nord des Pays-Bas.
3. Comment les compagnies font-elles face à ces carences ?
Des grands groupes aériens, comme Air France KLM, ont expliqué qu'ils mettaient en place des stratégies pour faire face à cette pénurie. Ces plans prévoient notamment la suppression de liaisons vers certaines régions d'Asie, particulièrement touchées. "Une autre manière de limiter la casse est de faire ce qu'on appelle du bunkering, c'est-à-dire de remplir davantage les avions de carburant à l'aéroport de départ, développe Wouter Dewulf. Mais c'est une méthode controversée car ces tonnes de kérosène supplémentaires ont un impact environnemental important".
De plus le "bunkering" n'est possible que sur des destinations à court ou moyen courrier. "Sur un vol à longue distance, vous êtes obligés de remplir le réservoir à nouveau à l'aéroport de destination pour pouvoir revenir." Certains sont encore plus créatifs : British Airways vient d'annoncer qu'elle offrait un bonus à ses pilotes qui utilisaient moins de kérosène.
4. Quel impact sur le prix des billets d'avion ?
Le kérosène grimpe plus vite que l'or noir. Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, le prix du carburant d'avion a plus que doublé, passant de 95 euros à 197 euros le baril, le prix du raffinage passant de 25 à 86 euros/baril. Les compagnies européennes l'ont pourtant réaffirmé la semaine dernière à Bruxelles : elles ont une bonne couverture contre la hausse du prix de l'or noir pour les prochains mois. "Mais ces assurances ne couvrent pas le prix du raffinage qui explose", nuance M. Dewulf.
"Si les prix se maintenaient à ce niveau, cela représenterait 11 milliards de dollars de dépenses supplémentaires par an rien que pour le kérosène."
Ces compagnies vont aussi devoir renégocier, à la hausse, ces couvertures du fuel dans les prochaines semaines. Or le carburant représente l'enveloppe la plus importante des coûts d'une compagnie. "À un moment, cette crise se répercutera sur le consommateur", insiste Carsten Spohr, le patron de Lufthansa. EasyJet prévoit une hausse de ses prix "d'ici à la fin de l'été". Air France/KLM a déjà instauré un supplément carburant de 50 euros sur ses vols long-courriers.
Côté américain, la facture s'annonce encore plus salée : les compagnies US ont pour habitude de très peu se couvrir contre les hausses de l'or noir. "Si les prix se maintenaient à ce niveau, cela représenterait 11 milliards de dollars de dépenses supplémentaires par an rien que pour le kérosène", a expliqué Scott Kirby, le patron d'United Airlines. Le transporteur de Chicago a déjà coupé 5 % de l'ensemble de ses vols, notamment vers l'Asie.
La débâcle du secteur est aussi visible sur les marchés financiers. Selon le Financial Times, les vingt plus grandes compagnies aériennes du monde ont vu leur capitalisation boursière s'effondrer de 53 milliards de dollars depuis les attaques israéliennes et américaines contre l'Iran. C'était le 28 février, soit il y a moins d'un mois…
