Un gigantesque réseau de caméras devait aider la police, il a aussi servi à espionner des proches
Pensé pour aider la police à retrouver des suspects, le réseau de Flock a aussi servi à surveiller des proches, poussant l'entreprise à revoir ses garde-fous en pleine polémique.

- Publié le 15-08-2026 à 09h13

Elles sont installées au bord des routes, dans des parkings ou à l'entrée de certains quartiers. Aux États-Unis, les caméras de l'entreprise Flock Safety lisent automatiquement les plaques d'immatriculation et enregistrent où et quand une voiture a été aperçue. Pour la police, c'est un moyen efficace de retrouver un véhicule volé, un suspect ou une personne disparue.
Sauf que le même outil peut aussi servir à tout autre chose. À retrouver la voiture d'une compagne, d'un ex ou d'une collègue, par exemple. C'est ce genre d'affaires qui vaut aujourd'hui à Flock une polémique de grande ampleur aux États-Unis.
Après plusieurs cas d'abus commis par des policiers, l'entreprise vient d'annoncer de nouvelles mesures pour mieux encadrer l'utilisation de son réseau. Et son patron reconnaît lui-même avoir tardé. À la BBC, lorsqu'on lui demande si Flock aurait dû agir plus tôt, Garrett Langley répond simplement "Oui… oui".
Le problème fondamental de ces systèmes, c'est qu'ils mettent des informations privées sur les déplacements des citoyens à la portée de chaque agent".
Un réseau de 120 000 caméras
Pour saisir le problème, il faut d'abord comprendre ce qu'est Flock. Fondée en 2017, elle a déjà installé plus de 120 000 caméras dans les rues américaines, selon l'entreprise elle-même. Elles photographient ensuite les véhicules qui passent et alimentent une base de données. Avec une plaque d'immatriculation, un policier peut ensuite retrouver différents endroits où une voiture a été aperçue.

Une technologie qui a attiré les autorités, mais aussi les investisseurs. À commencer par Peter Thiel, le fondateur de Palantir, elle-même spécialisé dans la surveillance (qui lui a valu son lot de polémiques plus tôt dans l'année). Ce dernier a notamment investi via son fonds Founders Fund, à hauteur de 275 millions de dollars.
Et plus son réseau s'est étendu, plus la question de son utilisation est devenue sensible. Ces derniers mois, ce sont surtout les abus policiers qui ont placé la société sous les projecteurs. L'Institute for Justice, une organisation juridique américaine de défense des libertés civiles, dit avoir recensé des dizaines de cas récents d'utilisation abusive. "Le problème fondamental de ces systèmes, c'est qu'ils mettent des informations privées sur les déplacements des citoyens à la portée de chaque agent", indique Michael Soyfer, avocat de l'organisation. "Sans la garantie constitutionnelle d'un mandat, cela permet, comme on pouvait s'y attendre, aux agents d'abuser de leur accès à ces systèmes, par exemple pour harceler des partenaires".
De la traque des suspects à celle des ex
Des cas d'abus, il y en a à la pelle. À Milwaukee par exemple, un policier aurait ainsi utilisé Flock près de 180 fois en deux mois pour suivre sa compagne et l'un des ex de celle-ci.
Et d'autres affaires ont suivi. Dans le Wisconsin, des agents ont été accusés d'avoir surveillé une ancienne petite amie ou une collègue avec laquelle ils entretenaient une relation. En Floride, un adjoint du shérif aurait utilisé un lecteur de plaques pour retrouver une femme rencontrée sur le tournage d'une série télévisée qu'il souhaitait séduire. Au Texas, un policier s'est également servi du réseau pour rechercher à travers le pays une femme ayant subi elle-même un avortement (une pratique illégale dans l'État NdlR.), selon le média spécialisé 404 Media.
Et ce ne serait que la partie émergée de l'iceberg. Selon l'Institute for Justice, la plupart des affaires étudiées ont été découvertes après que les personnes surveillées ont elles-mêmes donné l'alerte.
La contestation a depuis pris de l'ampleur. Selon la BBC, au moins 50 villes américaines ont déjà rompu leurs liens avec Flock cette année.
Flock change ses règles
En pleine tourmente, l'entreprise tente désormais de reprendre la main. La durée de conservation de la plupart des données devrait passer de 30 à sept jours, annonce son CEO. Les recherches inhabituelles seront automatiquement signalées et les consultations devront être davantage rattachées à de véritables dossiers policiers.
Garrett Langley dit aussi avoir revu sa position. Jusqu'ici, il estimait que Flock n'avait pas forcément à fixer elle-même les limites imposées aux forces de l'ordre. Il considère désormais qu'un numéro de dossier devrait être obligatoire pour certaines recherches. "Ils ont raison. Je pense que cela devrait être obligatoire", reconnaît-il au média anglais à propos des associations qui réclamaient davantage de contrôles.
Flock continue malgré tout de défendre l'utilité de ses caméras. Garrett Langley parle lui-même d'un "outil très puissant". Un outil suffisamment puissant, justement, pour que la question de savoir qui peut l'utiliser et dans quelles conditions soit désormais devenue impossible à éviter.