Le marché immobilier peut-il échapper à l'occupation temporaire des bureaux ?

- Publié le 29-11-2018 à 11h24
- Mis à jour le 29-11-2018 à 11h27

L'éphémère est l'autre vie des bureaux vides.
"Si l'immobilier est lié à l'espace, il l'est aussi au temps." Le fait que l'Executive Master Immobilier (EMI, Saint-Louis) ait choisi l'occupation temporaire de bureaux pour thématique de la conférence inaugurale de sa 8e promotion n'est pas incongru, notent d'emblée Anders Böhlke, directeur du programme, et Alain Deneef, CEO de Shakeholders, modérateur du débat.
"Les espaces inoccupés irritent, inquiètent, troublent l'ordre public", convient Frank Gauthier, qui a œuvré dans ce domaine pour la SNCF avant de créer Captown, société de conseils stratégiques en immobilier. "Problèmes de sécurité, dégradation, taxes sur l'inoccupation", égrène-t-il. […] "Le vide suscite un sentiment positif auprès des nostalgiques du passé mais négatif pour les riverains. Pour le propriétaire, au-delà des coûts, il y a un problème d'image : au mieux, cela peut se limiter à une incapacité à ne pas changer la situation, au pire à la laisser pourrir."
Le succès de cette 2e chance donnée via l'occupation temporaire "dépend de la potentialité des sites, mais surtout de ce qu'on y met", poursuit Frank Gauthier. […] "La seule décision du propriétaire de remplir un immeuble vide ne suffit pas. Il faut désenclaver les espaces, s'occuper des aménagements alentours, créer de l'appétit pour que le public se déplace."
Et de pointer des exemples à Paris, New York, Pékin, dans des sites qui ont été révélés par des ateliers, expositions, parcours d'artistes, événements, restaurants… qui s'y sont, un temps, inscrits, portés par des collectifs ou des associations, mais également par des acteurs de plus en plus professionnels. Des exemples d'occupations temporaires qui ont débouché sur "un travail d'observation et d'expérimentation" pour une occupation permanente future, voire sur un changement profond du projet (architecture, occupation…). "L'occupation temporaire s'inscrit dans le temps. C'est un risque que le propriétaire doit avoir à l'esprit", ajoute l'expert. "C'est moins une occupation temporaire qu'une occupation de transition vers le projet futur."
"Rentabilité d'image, oui, financière, non"
Avec, à terme, une certaine rentabilité économique ? "L'occupation génère de l'attractivité, des effets d'image ou marketing", conclut Frank Gauthier. Ce qu'ont confirmé les trois autres orateurs de cette conférence inaugurale, porteurs, chacun, d'un exemple concret (voir ci-contre). "Rentabilité d'image, oui, financière, non. Mais on évite des dépenses", note Gilles Delforge (SAU), non sans ajouter que son statut de pouvoir public change un peu la donne. "Clairement, pour Usquare, on a plutôt privilégié des initiatives non commerciales." "Les loyers demandés ne couvrent même pas le montant des taxes", ajoute Benoît De Blieck (Befimmo). "Ici (WTC 1, dans le quartier Nord, NdlR), la démarche est essentiellement sociétale. La rentabilité est indirecte et à venir, et peut-être dans longtemps."
Mais peuvent-ils échapper au phénomène ? Autrement dit, ces phases de transition seront-elles incontournables pour sentir ce que la ville et les occupants demandent ? "Les immeubles vont fort évoluer et l'occupation temporaire y participe", indique Jacques Lefèvre (BPI). "Certaines situations ne peuvent se permettre de rester vides", conclut Gilles Delforge, "même si l'occupation temporaire est peut-être plus profitable aux lieux emblématiques."
Solvay : "Le lieu est devenu une marque"
L'occupation de l'ancien siège des entreprises Solvay à Ixelles par l'artiste Denis Meyers est certainement la réalisation qui a cristallisé, dans le public, la notion d'occupation temporaire. Entre autres du fait de son ampleur, qui a été jusqu'à étonner les co-développeurs du projet eux-mêmes, BPI Real Estate Belgium et Immobel. "Au départ", raconte Jacques Lefèvre, CEO de BPI, "l'artiste pensait peindre les façades du bâtiment. Le conseil d'administration s'est demandé si c'était permis et si… on risquait de ne plus pouvoir demander la démolition du bâtiment après (elle sera finalisée en juillet 2017, NdlR) . Même sachant que Denis Meyers voulait faire une œuvre temporaire." La décision prise, "on n'en a plus entendu parler. On l'a même un peu oublié jusqu'à ce qu'il nous invite à voir son travail de retranscription de ses carnets de dessins. C'est alors qu'on a réellement découvert qu'il avait travaillé à l'intérieur, dans les entrailles du bâtiment, dont il avait accaparé les 25 000 m² de surface."
Au-delà de considérations artistiques qu'il reconnaît à l'artiste et de la fierté "d'avoir permis, voire créé pour lui ce contexte de 'remember/souvenir'", Jacques Lefèvre pointe un impact en matière d'image : "Cela nous a donné une dimension qui nous a dépassés", dit-il, évoquant une affluence de plus de 15 000 visiteurs de Belgique et d'ailleurs. "Il nous a permis, sans qu'on en ai eu conscience, de profiter d'une visibilité. Au bénéfice de tous : Denis Meyers s'est fait un nom; on a obtenu le Caïus de l'Entreprise mécène de l'année décerné par l'association Prométhéa - notre premier prix ; on a pu mieux faire connaître le projet; et le lieu est devenu une marque."
Usquare.Brussels : "Pour que le quartier puisse se réapproprier le site"
Les 4 hectares de l'ancienne école de gendarmerie d'Ixelles, située à l'angle du boulevard Général Jacques et de l'avenue de la Couronne, sont en cours de redéveloppement par la Région bruxelloise, via sa Société d'aménagement urbain (SAU), en collaboration avec les universités ULB et VUB. Le programme est arrêté : 18 000 m² de logements pour étudiants, 20 000 m² de logements classiques, 7 000 m² d'équipements universitaires, etc. "L'entretien n'était apparemment pas une priorité", sourit Gilles Delforge, directeur de la SAU, pointant "l'état préoccupant de certains bâtiments. Le projet est né de ce constat mais surtout de la volonté de mettre à disposition une partie des espaces (25 000 m²) de manière temporaire (jusqu'en 2021) pour que le quartier puisse se réapproprier le site et que l'occupation puisse préfigurer de ce qui s'y passera à l'avenir."
Le lancement de l'opération s'est fait en deux phases : choix, suite à appel d'offres, du Groupement Creatis/D-Side Group/Troisième Pôle comme gestionnaire du site. "Il aura, entre autres, un rôle de coordination (des occupants) et de dynamisation (activités, événements)." Dans la foulée, la SAU a lancé un appel à manifestation d'intérêt : 71 dossiers ont été déposés parmi lesquels 41 candidats ont été choisis dans divers domaines (culture, agriculture, environnement durable, horeca, économie de partage…). "Un choix effectué dans un esprit de cohérence", conclut Gilles Delforge. "On planche maintenant sur leur localisation dans les différents bâtiments afin de stimuler la dynamique." Et de préciser que la SAU n'en est qu'au "tout début" et que la tâche sera "très ample."
Up4North : "Pour savoir ce que le quartier sera dans le futur"
"Le quartier Nord a un formidable atout car on arrive à la fin du cycle de vie de nombreux bâtiments et qu'un autre va commencer. C'est une opportunité importante, d'autant que le quartier est proche de la ville", indique Benoît De Blieck, CEO de Befimmo, société immobilière réglementée propriétaire du WTC 1 qui fait l'objet, depuis près de 2 ans, d'une occupation temporaire - au 23e étage de laquelle avait d'ailleurs lieu la conférence inaugurale de l'EMI. Une opportunité que les propriétaires privés du quartier ont cadrée au sein de l'ASBL Up4North "afin de réinstaurer l'intérêt du public pour ce quartier."
Et d'évoquer différentes approches dont "la création d'un écosystème pour avoir l'input nécessaire pour savoir ce que le quartier sera dans le futur…" Cette préoccupation s'est concrétisée sur le terrain par l'occupation temporaire du WTC 1, aujourd'hui animée par une cinquantaine d'occupants (bureaux d'architecture, espace de coworking, atelier d'artiste, bibliothèque immobilière…) "qui amènent une plus-value au quartier", indique Benoît De Blieck. Car outre l'occupation, il y a l'organisation d'événements (biennale d'architecture) ou d'activités (jeux d'eau, potager…). "Cet espace Nord redevient une destination urbaine, un endroit où l'on vient pour autre chose que simplement travailler. Ce n'est pas seulement la tour WTC qui est en jeu mais tout le quartier. C'est du 'win'pour tout le monde."
Au 31 décembre, cette occupation s'interrompra, au grand dam des occupants qui se demandent où Up4North va, peut-être, leur trouver un second lieu à investir. "On va trouver une solution et bientôt l'annoncer", conclut Benoît De Blieck.
