Acheter sa maison comme on achète un frigo ou un ordinateur, l'histoire du logement en kit en Belgique
Libre Immo | Le dossier : Un film retrace l'histoire de trois architectes pionniers et de leurs projets de logements modulaires et évolutifs.

- Publié le 30-11-2022 à 14h44

"C'est l'histoire d'une jeune architecte qui s'intéresse à trois vieux utopistes", introduit Élodie Degavre dans le film La vie en kit qu'elle a écrit et réalisé, récemment auréolé du Prix du Public lors du Brussels Art Film Festival (BAFF, 10-13 novembre). Une histoire qui s'ancre au tournant des années 1960-70, une époque sur laquelle pèse l'ombre grandissante d'une crise économique sans précédent, qui voit le logement devenir un besoin pressant pour le plus grand nombre, poursuit-elle. Dans ce contexte, trois architectes décident de tout réinventer, s'opposant ce faisant aux immeubles "impersonnels et répétitifs de l'après-guerre" : Jean Englebert, Lucien Kroll et Paul Petit. Trois "pionniers", qui ont anticipé les enjeux actuels en réfléchissant, il y a 50 ans déjà, à l'avenir de notre habitat. Leur rêve ? Des logements légers et économes en ressources naturelles, évolutifs, fruits d'un processus de création participatif impliquant leurs occupants dès le début des réflexions, mais aussi et surtout, accessibles à tous, à moindre coût. De leurs "expérimentations architecturales" sortiront de terre trois prototypes qui sont toujours habités aujourd'hui, de Bruxelles à l'Ardenne, en passant par Liège et Charleroi.
La Mémé, par et pour les étudiants
En 1969, au cœur de la capitale, des étudiants en médecine sollicitent les services de Lucien Kroll et de son épouse Simone pour construire 300 logements sur le nouveau campus de l'UCL, à Alma (Woluwe-Saint-Lambert). En concertation étroite avec les jeunes, l'architecte conçoit plusieurs bâtiments dont le plus grand, bâti en 1976, est affectueusement appelé la Mémé, du nom du cercle étudiant qu'il abrite, la Maison Médicale. Si sa façade surprend, d'apparence désordonnée, empilement de toits et de fenêtres qui s'assemblent sans se ressembler, c'est son organisation intérieure qui marque les esprits. "Chaque kot est délimité par des cloisons que les étudiants peuvent déplacer à leur guise", souligne Élodie Degavre. "Ils voulaient tous quelque chose de différent du voisin", explique Lucien Kroll, cité dans le film. Ils "ont tout dessiné, j'étais tranquille, sourit-il. C'est ça, la participation."

Finalement, l'architecte, qui est décédé au mois d'août dernier, deux mois avant la sortie officielle du film, verra ses idées participatives novatrices se heurter à celles, plus traditionnelles, des autorités académiques commanditaires. Et ne terminera pas le campus qu'il avait en tête, qu'il imaginait deux fois plus grand.
Des maisons en bois sur catalogue
Pétri de l'esthétique japonaise, Jean Englebert, architecte et professeur à l'université de Liège, est à l'origine d'un système de construction préfabriquée en ossature bois, baptisé Patze, du nom du menuisier ardennais avec lequel il s'associera brièvement. Soit un ensemble de poteaux et de poutres qui délimitent des cases de 1,32 sur 9,4 m dans lesquelles sont logées des cellules d'habitat, détaille-t-il dans le film. "Ces cellules peuvent changer de place, bouger, être augmentées si la famille s'agrandit…" En fonction de leur budget et de leurs besoins, les occupants en achètent autant que souhaité. "Il est aussi possible de défaire la maison si nécessaire, ajoute-t-il. Chaque enfant du couple peut partir avec son volume et générer une nouvelle maison ailleurs, par exemple."

Espérant les produire à grande échelle dans une usine qui fermera ses portes au bout de six mois, Jean Englebert met néanmoins en œuvre certaines de ses maisons en kit de 1968 à 1983. Au nombre de 38, commandées via un catalogue et dessinées par leurs propriétaires eux-mêmes, elles sont assemblées entre Liège et l'Ardenne, un territoire que l'architecte ambitionnait de "patzifier" avant de conquérir la Wallonie tout entière. "Si on m'avait laissé construire l'usine à laquelle je pensais, on aurait sur le marché des maisons comme on a des frigos, des téléviseurs, des ordinateurs…", conclut-il.
Un Meccano géant en acier
De son côté, Paul Petit est l'auteur d'un autre système constructif, fondé sur l'acier cette fois. Lui aussi aspire à créer des maisons individuelles "selon des modules standardisés et à un prix équivalent aux habitations sociales", décrit-il face à la caméra d'Élodie Degavre. Comme ses confrères, l'architecte exhorte ses clients à penser, dessiner et assembler eux-mêmes leur cadre de vie, tout en ajoutant une dimension, celle des espaces communs. Son premier et unique lotissement de ce type, le Sart Saint-Nicolas, qui voit le jour de 1973 à 1978 à Marcinelle tel un Meccano géant, se compose de quatorze maisons et d'un local commun. Niché à l'ombre d'un terril, hors de la vue des passants et des voisins dubitatifs, le quartier à l'allure pour le moins originale, qui se transforme vite en "république des enfants", devance les habitats groupés contemporains. Aujourd'hui, âgé de 78 ans, Paul Petit travaille sur un nouveau Sart Saint-Nicolas sur un terrain de 30 ares à proximité de son domicile, combattant farouchement l'opposition des services de l'urbanisme carolos.
Des années 1970 à aujourd'hui
Au gré de ses rencontres avec les architectes désormais retraités et de ses pérégrinations à travers leurs réalisations, mais aussi en prenant appui sur des images d'archives, Élodie Degavre signe un film tout autant touchant qu'intéressant. Et indubitablement au cœur des préoccupations du moment. "J'ai voulu écrire une histoire dont d'autres pourraient écrire la suite", confie-t-elle tout en interrogeant : "Comment habitera-t-on demain ? À l'heure où les ressources s'épuisent, où les logements manquent, c'est une question qui revêt une nouvelle actualité. Les crises récentes - sanitaire, humanitaire - ont montré à quel point l'habitat cristallise un grand nombre de sujets importants : notre bien-être, notre consommation, notre travail […]. Il y a un éveil des consciences. Et comme à l'époque de Jean, Paul, Simone et Lucien, confrontés eux aussi aux crises de leur temps, les architectes ont un rôle à jouer."
Diffusé sur la Trois le 19 novembre dernier dans l'émission de la RTBF "Fenêtre sur Doc" (et donc toujours disponible sur la plateforme en ligne Auvio.be), le film "La vie en kit" a été présenté lors de divers festivals depuis. Il sera à l'affiche du centre culturel Wolubilis à Woluwe-Saint-Lambert le 9 décembre, le 10 février à l'Université du Travail de Charleroi et le 16 février au cinéma Palace à Bruxelles.