"Nous sommes entrés dans l'ère du quatrième tournant"
SpaceX, IA, marchés financiers… Pour Philippe Gijsels (BNPP Fortis), nous traversons actuellement une période sans précédent dans l'histoire économique et financière.

- Publié le 26-06-2026 à 08h15
- Mis à jour le 26-06-2026 à 09h18

Nous sommes à un tournant de l'histoire économique et financière. Ce n'est pas nous qui le disons mais Philippe Gijsels, chief strategy officer de BNPP Fortis. Et pas n'importe quel virage. "Je pense que nous sommes actuellement dans ce fameux monde du 'Fourth turning' (le concept de "Quatrième tournant" désigne une période de crise majeure et de bouleversement qui survient tous les 80 à 100 ans, NdlR). Ce n'est plus une prédiction, c'est une constatation", explique-t-il dans un entretien à La Libre. "Nous vivons dans ce monde devenu très, très volatil, au niveau (géo)politique, économique, marqué aussi par l'impact des guerres, du changement climatique… Un monde qui n'est plus unipolaire, tournant seulement autour des États-Unis, mais plutôt bipolaire ou même multipolaire, avec la Chine, l'Inde… Et un monde marqué par le déploiement de l'intelligence artificielle (IA) qui est probablement un des plus grands changements vus dans toute l'histoire, comparable avec l'invention de la roue, l'arrivée de l'agriculture, etc." Interview.
Ce phénomène provoque-t-il la volatilité qu'on constate sur les marchés ?
Cette ère de "quatrième tournant" entraîne en effet beaucoup de volatilité sur les marchés financiers et un monde inflationniste où les taux d'intérêt montent. Ces grands mouvements, on les constate avec une amplitude inédite sur les monnaies, sur les taux – ils ne bougent pas de 10 ou 20 points de base mais de quelques pourcents – sur les cours des matières premières comme le cuivre qui peuvent doubler ou tripler en quelque temps.
Sur les marchés, il est possible qu'un jour ou l'autre, on baisse aussi de 10 ou 15 % en un coup. Nous le disons à nos clients : il faut s'attendre à cette volatilité et essayer d'en profiter pour se positionner.
L'introduction en Bourse de SpaceX illustre-t-elle cette démesure et cette volatilité ?
On peut effectivement se demander s'il est justifié de payer 100 fois les revenus pour une entreprise dont une partie des objectifs – coloniser Mars, faire du tourisme spatial…- sont situés si loin dans le futur, à 10 ou 15 ans d'ici. Et ce qui est loin dans le futur est forcément beaucoup plus vulnérable aux taux d'intérêt qui montent.
Qualifieriez-vous cette entreprise de "fragile" ?
Pas nécessairement parce qu'elle est bien capitalisée. Mais celui qui investit dans SpaceX agit un peu comme s'il achetait une option sur la vision d'Elon Musk. Même si celui-ci a aussi prouvé qu'il est capable de mener des projets d'ingénierie que le commun des mortels ne peut pas réaliser.
À l'automne, Anthropic et Open AI arrivent aussi en Bourse, avec des capitalisations énormes également…
Toutes les grandes entreprises font appel au marché des capitaux, via l'offre d'actions et, aussi, le marché obligataire, comme Google qui est en train d'émettre des dettes pour la première fois. Et cela, c'est un phénomène nouveau. On passe d'un monde de "de-equitization" à un monde de "re-equitization".
Auparavant, les grandes boîtes créaient beaucoup de cash-flows, de bénéfices et n'avaient pas besoin d'argent. Donc elles rachetaient progressivement leurs propres actions. Et l'offre d'actions cotées se contractait. Cela a contribué fortement à la hausse des Bourses, notamment sur les marchés américains.
"Si on cherche les vainqueurs de l'émergence de l'IA, il y a naturellement des sociétés nouvelles, comme Anthropic ou Open AI".
Mais cette ère de "de-equitization" est terminée et on entre dans un monde de "re-equitization". Au lieu de racheter leurs actions, ces grands acteurs sont en train de proposer leurs actions sur le marché. Il n'est pas idiot de penser que cela peut avoir un impact négatif sur les valorisations du marché en général, et peut-être de la tech, en particulier. Cela rappelle un peu ce qu'on a connu fin des années 90 et a débouché sur l'éclatement de la bulle Internet. Mais la situation n'est pas comparable.
Vous ne craignez donc pas un éclatement d'une éventuelle "bulle IA" ?
Non, pour deux raisons principalement.
La première, c'est que la valorisation de ces géants n'est pas comparable avec celle des sociétés Internet à la fin des années 1990. Prenez l'exemple de Cisco : son cours de Bourse avait grimpé et même explosé au même rythme que sa valorisation. Si bien qu'on payait l'action jusqu'entre 120 et 140 fois les bénéfices au début des années 2000. Ce n'est pas du tout le cas pour une action comme Nvidia aujourd'hui : son rapport cours/bénéfices reste assez stable (on paie entre 20 et 40 fois les bénéfices, selon les périodes) malgré un cours de Bourse qui a été multiplié par quatre depuis début 2024. Donc, on ne constate pas de bulle dans les rapports cours/bénéfices. Même si on peut se demander si ces bénéfices seront soutenables à long terme.
Et, deuxième élément, on assiste actuellement à un phénomène, totalement inédit dans toute l'histoire économique et financière, de "two cycle companies".
C'est-à-dire ?
Si on cherche les vainqueurs de l'émergence de l'IA, il y a naturellement des sociétés nouvelles, comme Anthropic ou Open AI.
Mais celles qui, pour le moment, prennent la part du lion de tous les revenus et les bénéfices liés à l'IA, ce sont des sociétés plus anciennes, comme Meta, Google, Nvidia… Des entreprises nées lors de cycles précédents qui ont créé autour d'elles une fortification tellement solide qu'elles sont capables de profiter pleinement de la nouvelle industrie IA. Et elles ne feront pas faillite parce qu'elles sont beaucoup plus stables, plus rentables grâce à cela.
Donc investir dans des valeurs tech plus anciennes vous semble une très bonne manière de miser sur l'IA ?
Probablement, sauf pour Anthropic, société très jeune qui semble déjà assez rentable.
Il ne faut en tout cas pas rater cette révolution IA qui risque d'être énorme, la plus grande jamais vue sur les marchés. Mais nous conseillons d'investir dans tout l'écosystème IA : les actions IA elles-mêmes mais aussi dans tout ce dont ont besoin les data centers, les fournisseurs, les métaux, l'énergie… Sans oublier le secteur financier qui profite de cette révolution avec de nombreuses opérations en cours, les secteurs de la santé et des biotechs, certains secteurs industriels. En investissant dans l'ensemble de l'écosystème IA, on le fait de manière plus large sur le marché et on évite le risque de bulle liée à une concentration trop forte sur quelques valeurs.