Jean-Yves Huwart: "En Wallonie, les objectifs et les ambitions sont souvent bons. Là où les choses commencent à déraper, c'est dans la mise en oeuvre"
Jean-Yves Huwart, auteur et entrepreneur, publie un nouveau livre sur l'état de la Wallonie. Son verdict? Près de quinze ans après l'entrée en vigueur du plan Marshall, pas le moindre indicateur économique n'a évolué de façon positive!

- Publié le 10-04-2019 à 07h34
- Mis à jour le 10-04-2019 à 09h05

Jean-Yves Huwart, auteur et entrepreneur, publie un nouveau livre sur l'état de la Wallonie. Son verdict? Près de quinze ans après l'entrée en vigueur du plan Marshall, pas le moindre indicateur économique n'a évolué de façon positive!
Jean-Yves Huwart n'en est pas à son premier ouvrage sur la Wallonie. En 2007, alors qu'il était encore journaliste au magazine économique "Trends-Tendances", il avait publié "Le second déclin de la Wallonie". C'était deux ans après le lancement, par le gouvernement wallon, du "plan Marshall". Un plan stratégique destiné à inscrire la Wallonie sur la voie de la reconquête économique. "A l'époque, j'y croyais beaucoup à ce plan", confie Jean-Yves Huwart. En 2010, celui qui est devenu entrepreneur et organisateur de conférences sur le coworking en Europe avait sorti "Walllonie 2.0", un ouvrage qui était davantage centré sur l'innovation et les nouveaux modèles d'entreprise. Aujourd'hui, Jean-Yves Huwart nous revient avec un troisième livre (auto-édité et disponible via le site https://pourquoiwallonieneseredressepas.be). Toujours sur la Wallonie. "Ce bouquin, je l'avais sur le ventre depuis un certain temps". Le titre ne laisse planer aucun doute sur la tonalité des 164 pages: "Pourquoi la Wallonie ne se redresse pas? Récit de quinze années de tentatives vaines".
Précision importante: tenté un moment par l'action politique (il avait notamment voulu profiter de l'élection d'Emmanuel Macron pour lancer un mouvement "En Marche" en Belgique francophone), Jean-Yves Huwart n'a plus aucune activité en lien avec. Il a également démissionné, en octobre 2018, du mouvement panneuropéen Volt.
Qu'est-ce qui vous a incité, près de douze ans après la parution de votre premier livre, à revenir sur le sujet de l'économie wallonne?
Il y avait à la fois un objectif de mise à jour de ce que j'avais écrit en 2007, en tant que journaliste, et le constat que je fais aujourd'hui avec ma casquette d'entrepreneur. Le constat, c'est que, malheureusement, la façon de faire les choses n'a pas changé en Wallonie. La méthode est restée la même. Malgré les discours volontaristes, on voit que ça ne décolle pas. J'ai voulu vérifier différentes intuitions que j'avais en me plongeant dans toute une série de rapports et de statistiques. Ce qui a changé par rapport à 2007, c'est qu'on a aujourd'hui accès à beaucoup plus d'informations en ligne. L'Iweps (Institut wallon de l'évaluation, de la prospective et de la statistique), par exemple, fait du super boulot. On a aussi eu accès au rapport d'évaluation 2014 du plan Marshall (celui de 2018 n'est toujours pas paru). Toutes les infos, toutes les données, sont aujourd'hui accessibles à tout le monde en quelques clics. On n'a vraiment plus la moindre excuse pour dire qu'on n'est pas au courant de l'état macroéconomique de la Wallonie.
Vous écrivez qu'en quinze ans de plan Marshall (avec ses différentes déclinaisons et la création des Pôles de compétitivité), aucun indicateur macroéconomique ne s'est redressé en Wallonie... Certains se sont même dégradés si on les compare à la France et à la moyenne des Etats de l'Union européenne. L'impact est donc nul?
Oui, c'est ce que montrent tous les rapports macroéconomiques. Les Pôles de compétitivité étaient une bonne idée car ils répondaient à une partie des besoins, c'est-à-dire rendre les entreprises wallonnes à nouveau compétitives et innovantes. En Wallonie, les objectifs et les ambitions sont souvent bons. Mais là où les choses commencent à déraper, c'est dans l'exécution, la mise en oeuvre. Il suffit, encore une fois, de relire le rapport d'évaluation paru en 2014. On constate déjà, à l'époque, que l'essentiel des financements du plan Marshall ont soutenu des projets de centres de recherche universitaires et quelques projets portés par des entreprises. Les PME, malheureusement, se sont assez vite rétirées de la course aux subsides, notamment en raison de délais de paiement beaucoup trop longs . Dans ce rapport de 2014, il ressort que le nombre d'emplois créés grâce au plan Marshall et aux Pôles de compétitivité était inférieur au total des emplois perdus lors de la fermeture de Caterpillar, à Gosselies! Moins de 20 entreprises avaient été créées. Tout ça pour un budget cumulé (2005-2014) de 700 millions d'euros !

La situation macroéconomique de la Wallonie ne s'est-elle pas améliorée au cours des deux ou trois dernières années? La Wallonie n'a-t-elle pas bénéficié de la forte création d'emplois au niveau belge? En mars, le Forem a communiqué la 58ème baisse mensuelle consécutive du chômage en Wallonie... C'est un indicateur d'amélioration, non?
Il y a un recul du nombre de chômeurs. Par contre, le taux d'emploi ne s'améliore pas significativement. Il y a un assez large consensus sur les raisons de la baisse du chômage. Pour un tiers, elle est due à la réforme administrative du chômage. On a exclu des gens des statistiques. Un autre tiers est dû à l'effet des mesures fédérales, comme la suppression des cotisations sociales sur le premier employé. Le dernier tiers est dû à une conjoncture plus favorable. Le problème, c'est l'absence d'amélioration structurelle. Le chef économiste de l'Union wallonne des entreprises a lui-même reconnu qu'on allait rapidement toucher un plancher, en termes de taux de chômage, parce que l'employabilité des Wallons ne s'est pas améliorée depuis de nombreuses années. Un autre indicateur très interpellant est celui qui montre une baisse de la productivité en Wallonie, à nouveau pour des questions liées à un déficit de formation et un manque d'entreprises innovantes. On a encore une proportion trop élevée, dans le tissu économique wallon, d'entreprises relativement classiques (commerce, construction, etc.). C'est là un autre échec du plan Marshall, qui visait à créer une dynamique entrepreneuriale basée sur l'innovation.
Vous reconnaissez tout de même, dans votre livre, qu'il y a des oasis et des eldorados en Wallonie...
Heureusement. Mais une oasis ne forme pas une forêt. Il y a deux grandes exceptions en Wallonie: le Brabant wallon et le secteur de la pharma/bio-santé. Là, on fait partie des très bons élèves européens avec l'existence d'écosystèmes performants. Le Brabant wallon est même la province la plus riche de Belgique.
On voit apparaître d'autres écosystèmes, notamment avec l'émergence de start-up dans le secteur du numérique. Ce n'est pas là un indicateur d'un redressement de la Wallonie?
Je ne nie pas cette tendance. J'ai participé moi-même à cette "startup mania". Mais à quoi on a assisté? Au lieu de concentrer les énergies et les moyens publics wallons, chaque sous-région a voulu créer son incubateur, son accélérateur, avoir ses coachs, etc. On a donc fragmenté les ressources et on n'a pas spécialisé les écosystèmes afin qu'ils ne se fassent pas concurrence. En fin de compte, l'espoir soulevé par les start-up reste limité. La Wallonie est déjà si petite au plan internationale. Cela n'a pas de sens de multiplier les écosystèmes et les structures concurrentes. En matière de numérisation, voyez aussi l'état assez médiocre de la digitalisation des entreprises et du secteur public. Il suffit de lire les baromètres de l'Agence du numérique. Un seul exemple: l'accès aux données publiques (open data). On est nul part!
Vous vous refusez à pointer du doigt un ou des responsables de l'échec du plan Marshall. Pourquoi?
Parce que la responsabilité de cet échec est collective. Ce serait trop simpliste de mettre toute la responsabilité sur le dos de Di Rupo, Magnette ou Borsus. Ce qu'on peut reprocher aux gouvernements wallons successifs, c'est d'avoir fait le travail à l'envers. En principe, le politique fixe les grands axes stratégiques et il délègue, ensuite, la mise en oeuvre aux acteurs de terrain. En Wallonie, le politique demande aux acteurs de terrain ce qu'il doit faire et l'exécution des mesures est confiée à une usine à gaz administrative qui, le plus souvent, démotive les acteurs de terrain (dont les PME, en premier). Seuls les plus malins comprennent comment profiter du système et des subsides.
Comment on fait pour relancer la machine?
Il ne faudrait pas grand-chose. Changer la méthode et les mentalités. Je propose notamment, dans le livre, d'adopter un code de conduite partagé. Quand le politique propose aux acteurs de terrain de collaborer aux discussions sur la définition et l'exécution d'une stratégie, il faut leur demander de signer un code où on retrouve un certain nombre de principes généraux. Et tout ça serait validé et contrôlé par des personnes extérieures et indépendantes. En fait, les ingrédients d'un redressement, on les connaît. Le problème est qu'on ne parvient jamais à les combiner de façon harmonieuse et vertueuse. C'est rapidement la cacophonie, où chacun rejette la faute sur l'autre. Il faudrait que le logiciel change, c'est aussi simple que ça. Si, après les élections du 26 mai, on replonge dans le poto-poto wallon habituel, c'est mort! Par contre, si on parvient à s'accorder sur un code de conduite partagé, avec quelques objectifs clairs et mesurables, une responsabilisation et une professionnalisation de tous les acteurs, alors tous les espoirs sont permis.
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