Boycott des actifs américains ? "Ce serait se tirer une balle dans le pied"
La décision d'un fonds de pension danois de vendre son portefeuille de bons du Trésor américain pose la question de savoir si c'est un moyen efficace de répondre aux attaques de Trump.

- Publié le 22-01-2026 à 09h11

C'est une annonce qui a fait le tour du monde et qui a été largement commentée sur les marchés financiers : le 20 janvier, le fonds de pension danois AkademikerPension a déclaré qu'il prévoyait de vendre son portefeuille de titres du Trésor américain d'une valeur de 100 millions de dollars d'ici la fin du mois. Le montant est modique par rapport aux 14 000 milliards d'actifs américains détenus par les Européens, mais la décision est hautement symbolique vu les menaces qui pèsent sur le Groenland. Ils ont été nombreux à se demander si le boycott des titres américains par les pays de l'Union européenne pourrait constituer une réponse efficace aux attaques de Trump. Les économistes Koen De Leus (BNP Paribas Fortis) et Frank Vranken (Banque Edmond de Rothchild Europe) se montrent circonspects. Voyons pourquoi.
Qui détient les actifs américains en Europe ?
Les actifs américains (actions et obligations) s'élèvent à 147 000 milliards de dollars, dont 31 000 milliards sont dans des mains non américaines. La part détenue par les Européens (y compris les Britanniques et les Suisses) s'élève à 14 000 milliards (environ 8 000 milliards pour la zone euro) ; elle se trouve dans les mains d'investisseurs publics et privés.
"Au vu de ces montants, il est clair que le boycott des actifs américains peut être utilisé comme une arme", note Koen De Leus. Mais d'ajouter dans la foulée que la décision du fonds de pension danois a avant tout été prise "à cause d'une situation financière américaine défavorable. De plus en plus d'investisseurs songent à vendre des actifs américains".
Deux chiffres reflètent bien la fragilité des États-Unis : la dette tourne autour des 125 % du PIB (Produit intérieur brut) et le déficit s'approche des 7 %, soit à un niveau nettement supérieur à de nombreux pays de l'Union européenne.
Ce mouvement de défiance sur les marchés se traduit par la hausse des taux américains. Le rendement des bons du Trésor s'approche des 5 % à 30 ans. Il faut remonter au début de la crise du subprime, en 2007, pour arriver à de tels niveaux.
"Je crains que si l'on dépasse le niveau de taux de 5%, cela va peser sur la Bourses américaine,mais aussi sur les Bourses européennes
Les Européens ont-ils intérêt à boycotter les actifs américains ?
"On se tirerait une balle dans le pied", répond d'emblée Frank Vranken. Il voit comme "premier risque" une remontée encore plus forte des taux à long terme. Et qui dit remontée des taux, dit en général baisse des actions. "Il pourrait avoir un effet important sur les actions", prévient Frank Vranken.
Koen De Leus pense la même chose. "Je crains que si l'on dépasse le niveau de taux de 5 %, cela va peser sur la Bourse américaine, mais aussi sur les Bourses européennes. C'est le principe des vases communicants. Si on utilise trop l'arme de la vente d'actifs, cela va faire mal".
De nombreux économistes rappellent aussi que les banques et les investisseurs européens ont acheté en masse des bons du Trésor américains. Si la valeur de ceux-ci chute à cause d'un risque de boycott, cela va nuire à l'Europe, presque autant qu'aux États-Unis. Autre effet collatéral : la chute du dollar et la remontée de l'euro, laquelle handicaperait encore plus les entreprises exportatrices, avec en toile de fond un risque de récession.
Il reste aussi une question majeure : si les Européens décidaient de vendre des actifs américains, qui pourraient être les acheteurs ? Les Chinois ? Un scénario jugé peu probable vu qu'ils n'ont pas intérêt à renforcer leur devise, le Renminbi.
Quelle mesure pourrait faire plier Donald Trump ?
"Donald Trump n'en a que faire des éventuelles mesures de rétorsion des Européens sauf si elles plombent les marchés des actions américains. Ce qui l'inquiéterait vraiment, c'est un krach", estime Frank Vranken.
Koen De Leus pense aussi que l'évolution des marchés pourrait faire douter Donald Trump, surtout si elle a des effets négatifs durables sur le quotidien des Américains. "Tous les sondages montrent que la population américaine s'inquiète pour l'accès à la propriété et l'inflation". Il est évident qu'une remontée des taux ne fait pas les affaires de ceux qui veulent emprunter pour acheter un logement. Tout comme la hausse des tarifs douaniers devrait aussi pousser l'inflation à la hausse.
Y a-t-il d'autres risques qu'un boycott ?
Pour rappel, la Cour suprême doit se prononcer ces prochains jours sur la légalité des droits de douane imposés par Donald Trump. Si elle les juge illégaux, les États-Unis devront rembourser environ150 milliards perçus indûment en 2025. C'est donc une source de revenus importante qui échapperait à Donald Trump. S'il n'en trouve pas d'autres, il n'est pas exclu que le déficit des États-Unis monte jusqu'à 7 ou 8 % du produit intérieur brut. "Les marchés financiers ne vont pas aimer une telle évolution", prédit Koen De Leus, rappelant que la situation financière des États-Unis "est bien plus vulnérable que celle de l'Europe".
Le scénario des taux qui continuent à monter, même sans vente massive des Européens, n'est donc pas à exclure.
