Un nouveau "machin" antiterrorisme?

L'annonce de la création d'une "Direction fédérale de la sécurité publique" par le ministre de l'Intérieur n'a pas fait bondir les enquêteurs antiterrorisme de joie. Ce serait plutôt le contraire

R. P.

Bien vu: la commission "Intérieur" du Sénat s'était penchée, au mois de juin dernier, sur la lutte antiterroriste, spécialistes nationaux et étrangers à l'appui. Anne-Marie Lizin (PS), présidente de cette commission, avait prévenu: "Nous avons voulu tenir cette réflexion avant qu'une situation urgente se présente" ("La Libre" du 6/6). Presque prémonitoire...

Les conclusions de ces travaux épousaient plusieurs axes, l'un relatif à la permanence du danger terroriste en Europe, donc en Belgique (les mouvements islamistes étant notamment dans le collimateur), un autre visant le caractère "artisanal" - c'était le mot employé - de la lutte antiterroriste dans notre pays (les missions ne sont correctement remplies que grâce "à la qualité des hommes", avait résumé Mme Lizin), un autre encore visant les aspects techniques et législatifs de cette lutte. Un élément avait, plus que d'autres, émergé au plan concret: la lutte contre le terrorisme, disait le Sénat, comprend un échelon de trop, en Belgique, un niveau de décision superfétatoire. En ligne de mire: le "groupe interforces antiterroriste" (GIA), une plate-forme de décision et d'échange d'informations suspectée de jeter la confusion plutôt que d'organiser la coordination entre la sûreté, la police fédérale, etc. La demande formulée à l'adresse du gouvernement était donc d'alléger la structure générale.

Or, lorsque le ministre de l'Intérieur Antoine Duquesne a annoncé la suppression prochaine du GIA et la création concomitante d'une "Direction fédérale de la sécurité publique" (DFSP) ("La Libre" du 19/9), il a en réalité jeté un nouveau trouble parmi les enquêteurs.

"Là où le ministre parlait de "totale interdisciplinarité" et de "flux optimal des informations" , il n'y aura en fait que désorganisation pour la même et simple raison que le Sénat avait pourtant bien observée: il y a un "machin" de trop dans le système. Remplacer l'ancien par un nouveau n'y changera rien" , explique l'une de ces personnes. Une autre enfonce le clou: "La DFSP doit regrouper la police, les services de sécurité - même privés? -, l'Office des étrangers, la sûreté, etc. C'est encore plus de monde qu'auparavant!"

"Et nous, qu'est-ce qu'on devient?" , questionne pour sa part un autre enquêteur. "La connaissance du terrain, c'est nous qui l'avons. Les besoins, c'est nous qui les rencontrons. Les hiérarchies et le ministre, qui nous considèrent comme des pions et rien d'autre, sont complètement déconnectés de la réalité. Autant le dire: supprimer l' "étage" GIA pour le remplacer par un autre encore plus lourd, encore plus vaste, c'est du délire. On s'en rendra vite compte car le ministre parle par exemple d'analystes à intégrer au "machin" . Mais lesquels? Venant d'où? Et formés par qui?"

Bref, le moins qu'on puisse en dire est que M. Duquesne n'a pas fait l'unanimité en évoquant le sujet dans l'urgence.

© La Libre Belgique 2001

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