Le Michel-Ange du scalpel

La croissance économique du Brésil est impressionnante et le pays connaît de belles "success stories". Exemple avec Ivo Pitanguy, l'as du bistouri.

Raphaël Meulders
Le Michel-Ange du scalpel
©D.R.

Reportage Envoyé spécial au Brésil En sept ans, c'est toute une France que nous avons fait monter de classe sociale." Guido Mantega, le ministre brésilien des Finances, né en Italie, est un rien trop optimiste (la France, au dernier recensement, comptait un peu plus de 62 millions d'habitants), mais les chiffres présentés à la revue "Isto é" demeurent éloquents : depuis 2003, 56 millions de Brésiliens ont pris l'ascenseur social. D'après ces mêmes chiffres, une autre "France entière" (57 millions de Brésiliens des classes D et E , cette dernière correspondant au salaire minimum, 220 euros/mois) restent cependant encore en marge de ce qu'on appelle au Brésil le miracle économique. Un résultat qui explique le taux d'approbation "stalinien" (84 %) du gouvernement sortant par la population brésilienne.

D'après une enquête publiée ce jeudi, seuls 3 % des Brésiliens estiment que le gouvernement sortant "a fait du mauvais travail". "Ils doivent, sans doute, appartenir à un comité de soutien d'un candidat aux présidentielles", lance en boutade le président Luiz Inácio Lula da Silva, en référence à José Serra (PSDB), le candidat de l'opposition, en perte de vitesse dans les derniers sondages. Coup de génie, selon certains, Lula, l'ancien syndicaliste, a très vite compris, en prenant les rênes du pouvoir en 2003, qu'il fallait éviter de mettre des bâtons dans les roues des gros bonnets économiques, s'il voulait réaliser ses programmes sociaux. Résultat, le Brésil est devenu la huitième économie au monde et les grandes fortunes ne se sont jamais aussi bien portées.

Sur la très attendue liste des milliardaires (en dollars US) du magazine "Forbes", on retrouvait 18 noms brésiliens en 2010, contre 13 en 2009. Premier brésilien, Eike Batista (dont la fortune investie dans le pétrole et les mineraux est estimée à 27 milliards de dollars), qui a pour objectif de "dépasser Bill Gates", arrive en huitième position des hommes les plus riches au monde. Mais c'est un autre milliardaire qui a fait l'actualité de ces derniers mois. En acceptant de devenir le "vice" de l'écologiste Marina Silva, Guilherme Leal (463e position sur la liste Forbes, et 12e Brésilien), ancien président du WWF brésilien, a vite compris qu'entrer dans la vie politique comportait des désagréments. A peine sa candidature annoncée, celui qu'on surnomme le milliardaire vert se voyait accusé de déforestation illégale au large de sa propriété de Bahia (nord du Brésil).

Discret et d'origine modeste, Guilherme Leal symbolise la success story à la brésilienne. Quand il reprend le petit magazine de cosmétique "Natura", au centre de São Paulo, en 1979, le Paulista n'imagine sans doute pas qu'il deviendra le principal groupe cosmétique d'Amérique latine. Aujourd'hui, la firme, qui mise sur le business vert, compte près de 6 000 employés et a un chiffre d'affaires d'1,9 milliard d'euros pour un total de 1,2 million de consommateurs. Fatigué par une très longue campagne électorale, Guilherme Leal a décidé de ne plus répondre aux journalistes "avant d'avoir fait un choix définitif sur son son avenir", explique son porte-parole.

S'il n'est pas sur la liste "Forbes", Ivo Pitanguy ne doit pas en être loin. En tous cas, il connaît, plus que quiconque, l'intimité des "grands" de ce monde. Considéré par beaucoup comme le meilleur chirurgien esthétique de la planète, l'octagénaire en a reçu plus d'un dans sa clinique située dans le quartier de Botafogo, à Rio de Janeiro. Bien qu'il n'ait jamais cité de noms (mais il a donné des indices assez précis dans une autobiographie), les Brésiliens tiennent pour acquis que le roi Hussein de Jordanie, Sofia Loren, l'ex-impératrice iranienne Farah Diba, Stéphanie de Monaco ou encore Niki Lauda sont, notamment, passés sur la table du "Michel Ange du scalpel". Pour le reste, mystère.

Le chirurgien opère dans près de cinquante pays. Mais c'est à Rio de Janeiro, où la population est "très souvent à moitié nue" et où le culte du corps est une institution, que le "professeur" opère le plus régulièrement : sur les 450 000 opérations de chirurgie plastique (et esthétique) réalisées au total, au Brésil, en 2008, 70000 l'ont été dans l'ancienne capitale du pays. Et parmi celles-ci, 18 870 sur des étrangers. D'après la presse locale, Madonna serait venue rendre visite au docteur en juin dernier. "Je ne peux rien vous dire", explique Ivo Pitanguy dans un français parfait, dans son bureau-appartement situé au quatrième étage de la clinique. "La liste de mes patients est confidentielle "

Impossible donc de savoir si nos célébrités, un homme politique ou une présentatrice de JT belge, par exemple, sont passées sur le billard à Rio. "Non, je resterai muet comme une carpe, rigole-t-il, mais j 'ai pas mal de patients belges. Et beaucoup d'amis aussi que je croise à Gstaad, en Suisse, où j'ai un chalet." En plus d'une maison particulière à Paris, l'as du bistouri s'est aussi offert une île de 800 000 m2 au large d'Angras dos Reis, à un jet d'hélicoptère privé de Rio. L'île (la mal nommée île des "grands porcs") des Pitanguy est une des plus célèbres de cet archipel, paradis des Cariocas fortunés. Elle a déjà reçu La visite des Rolling Stones, de l'ancien président des Etats-Unis Jimmy Carter ou encore de la top model Naomi Campbell. "J'y ai reconstruit un véritable sanctuaire environnemental", explique fièrement le médecin.

L'histoire d'Ivo Pitanguy, aussi connu à Rio que Pelé ne l'est au Brésil, retrace presqu'un siècle du pays. Né à Belo Horizonte en 1926, Ivo Pitanguy a pratiqué très jeune la chirurgie réparatrice aux Etats-Unis, puis en France, ou il s'est notamment occupé des mutilés de la Seconde Guerre mondiale. En 1961, après l'effroyable incendie (2 500 blessés et 500 morts) du Grand cirque nord-américain de Niteroi, près de Rio, Ivo Pitanguy est appelé à s'occuper, durant plusieurs mois, des grands brûlés, "surtout des enfants", se souvient-il. "C'était horrible."

C'est à ce moment qu'il se rend compte de l'importance des techniques de la chirurgie plastique et esthétique, "déconsidérées à l'époque", dans ses interventions. En 1963, il construit sa propre clinique, avec sa bibliothèque et son centre de recherche. Depuis cette époque, Ivo Pitanguy a formé 500 chirurgiens venus de quarante pays. Et si le business tourne à plein régime auprès de la jet-set carioca et internationale, Ivo Pitanguy se rend chaque mercredi à la clinique publique Santa Casa de Misericórdia pour y soigner les classes défavorisées de la population.

Pour parer aux malformations congénitales ou aux déformations diverses, le bistouri est autant réparateur qu'esthétique. "Les deux disciplines se mêlent, explique le professeur. Notre rôle, c'est de rendre normal ce qui ne l'est pas. Et le normal, c'est ce qui ne se remarque pas. Le pauvre qui a un nez de travers a autant le droit de se faire soigner qu'une star du cinéma." Pour son action à la Santa Casa, le Carioca a reçu le prix de la culture pour la paix des mains du pape Jean-Paul II.

A 84 ans, Ivo Pitanguy opère encore trois fois par semaine. "Certains nous prennent pour des magiciens, mais nous ne pouvons pas tout faire. Il y a des limites techniques et éthiques surtout", explique celui qui se considère avant tout comme un "psychiatre armé d'un scalpel". "La beauté, c'est une question d'harmonie avec soi-même. On peut se trouver moche, alors que tout le monde vous trouve beau. L'auto-perception est souvent plus forte que celle de notre entourage. Si quelqu'un n'est pas satisfait de son image, il a le droit de l 'améliorer."

Ivo Pitanguy, qui a trouvé "très réussi" le récent lifting de la candidate Dilma Rousseff, a un regard critique sur l'évolution de la chirurgie esthétique. "Il y a beaucoup d'abus dans la profession. Il y a vingt ans, j'aurai dû vous expliquer ce qu'était la chirurgie esthétique, aujourd'hui, je dois expliquer ce qu'elle n'est pas." Les différences culturelles sont aussi corporelles. "Aux Etats-Unis, les femmes donnent beaucoup d'importance à leur poitrine. Au Brésil, on adore les fesses bien rebondies. Je pense que les Européens sont davantage attirés par les jambes d'une femme."

Mais, ces dernières années, Ivo Pitanguy a vu une croissance "exponentielle" de sa patientèle masculine, qui représente désormais 20 % de ses opérations. "Avant, les hommes faisaient semblant de se casser le nez pour venir me consulter, maintenant, c'est presque devenu une fierté." La mode est au rajeunissement facial et à l'accroissement mammaire (pour les femmes). "Mais les modes passent, les cicatrices restent", plaisante Ivo Pitanguy, qui n'a jamais eu recours à la chirurgie esthétique. "Mon ego n'est pas assez développé pour cela. Pour l'instant, je me tolère. Mais qui sait dans le futur ?"

Et le Brésil, dans tout cela, a-t-il changé sous l'ère Lula ? "On nous regarde différemment à l'étranger, en tous cas. Mais je dirai que ce sont, avant tout, les Brésiliens qui ont changé. Je les trouve beaucoup plus décontractés qu'avant, plus confiants." Plus qu'une avalanche de chiffres, c'est peut-être finalement cela, le miracle économique brésilien : un profond lifting des mentalités.


Dilma Roussef en têteEn tête des sondages. La dauphine du président sortant Luiz Inàcio "Lula" da Silva, Dilma Roussef (gauche), arrivée première au premier tour de la présidentielle, le 3 octobre, est en tête des derniers sondages pour le second tour, ce dimanche. Elle devance à chaque fois d'une dizaine de pour cent - pour atteindre environ 56% - le social-démocrate José Serra, arrivé deuxième au premier tour. Arrivée troisième, l'écologiste évangéliste Marina Silva n'a pas donné de consigne de vote. Elle avait mordu sur l'électorat potentiel de la dauphine à qui les milieux religieux reprochent d'être favorable à l'avortement. MFC

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