"La démilitarisation des nations occidentales est alarmante"

Le général-major belge Guy Buchsenschmidt prend le commandement de l'Eurocorps, avec l'ambition de le rapprocher de l'Union européenne. Interview.

Véronique Leblanc, correspondante à Strasbourg

Chef d'état-major de l'Eurocorps à Strasbourg depuis 2011, le général-major belge Guy Buchsenschmidt en prend le commandement ce 28 juin.
Quels axes allez-vous privilégier dans le cadre de votre commandement ? 
L'un de mes chevaux de bataille sera le rapprochement avec l'Union européenne. L'Eurocorps est une structure originale dont la caractéristique est l'interopérabilité. Nous sommes un Etat-major certifié Otan, mais nous pouvons aussi nous déployer sous la bannière de l'Union européenne et je compte faire du lobbying - au sens noble du terme - pour démontrer que cette opportunité est réelle. 
Quels sont les points forts de l'Eurocorps à mettre en avant, selon vous ? 
L'Eurocorps est un outil très bien doté qui dispose d'un potentiel humain remarquable. Au niveau opérationnel, notre force est l'approche globale qui nous permet d'inclure l'ensemble des acteurs dans un processus de planification, en ce compris les organisations internationales, les ONG et les intervenants civils, politiques, économiques, etc. 
Et quels sont les points faibles à déplorer ? 
Les renseignements restent un domaine perfectible pour lequel nous avons besoin de l'appui des nations. Nous avons par ailleurs une grosse lacune en matière de forces spéciales, capacité rare et chère dont ne nous dotent pas les nations. 
Quels sont vos autres chevaux de bataille ? 
La place de l'Eurocorps dans le plan de rotation à long terme de l'Otan est une autre de mes préoccupations. L'échéance de 2019 est beaucoup trop éloignée de notre déploiement de 2012-2013 en Afghanistan, elle ne donne pas de l'Eurocorps l'image d'une structure performante et c'est inacceptable. L'intégration de militaires américains dans nos rangs nous permettra sans doute des échanges d'expériences, une meilleure connaissance de la culture militaire américaine et, à terme, des contacts plus affinés avec l'Otan. 
Qu'impliquera l'intégration des Etats-Unis au rang de "nation associée" ? 
Sept postes sont prévus dont celui d'un colonel affecté à la coopération civilo-militaire. 
Et où en est-on ? 
Des verrous administratifs et financiers existent, mais les Américains affichent une volonté ferme de les faire sauter. Une intégration effective d'ici à la fin de l'année reste possible et elle me semble indispensable, comme je viens de le préciser. 
La Roumanie et la Pologne souhaitent quant à elles intégrer l'Eurocorps au rang de nations cadres. Que pensez-vous de ces dossiers ? 
Le processus aboutira fin 2015 en ce qui concerne la Pologne. Cent vingt militaires de grande qualité nous rejoindront et c'est une très bonne chose. Je suis plus sceptique quant à l'issue de la demande de la Roumanie dont la volonté politique ne me semble pas ferme. 
L'Eurocorps sera-t-il affecté par les coupes annoncées dans les budgets militaires de différents Etats européens ? 
Il est possible que certaines nations ne remplissent pas leurs engagements à 100 %, mais je ne crains pas de diminution massive des effectifs, le signal politique serait trop mauvais. Reste que, d'un point de vue général, la démilitarisation des nations occidentales me semble extrêmement alarmante dans un monde multipolaire confronté qui plus est à de colossaux défis environnementaux, économiques et sociaux. L'émergence de phénomènes radicaux, politiques et religieux, en découle et l'affaiblissement des structures défensives des nations ne me semble pas une bonne réponse dans ce contexte. L'armée moderne nécessitera moins de chars d'assaut mais elle requerra des moyens humains importants en termes de personnel au sol, impliquera une intensification des besoins en renseignement et en communications, tout en concernant de plus en plus les opérations de sécurisation ou bien les interventions humanitaires. L'heure n'est pas à la réduction des moyens mais à l'adaptation physique des armées. 
"Sécurisation" et "opérations humanitaires", des lignes de force qui sont aussi celles de l'Eurocorps… 
Créé en 1992, à l'initiative d'Helmut Kohl et François Mitterrand, soucieux de renforcer l'axe franco-allemand, le Corps européen est très vite devenu un corps de réaction rapide certifié pour conduire des opérations de haute intensité, pour lesquelles il est capable d'intégrer sous son commandement 60 000 hommes. Il s'est déployé sur des opérations de maintien de la paix comme la Kfor au Kosovo, mais également pour des interventions humanitaires, en Haïti par exemple. Son déploiement en Afghanistan en 2012 au sein de la Force internationale d'assistance et de sécurité (Isaf), sous l'égide de l'Otan, correspondait à une volonté de ramener le pays à des conditions de vie normale réglées par un processus électoral démocratique. Reste que le contexte y était particulièrement complexe et que, face à nous, les insurgés se donnaient tous les droits pour user d'une violence que nous ne nous autorisons pas. 
A titre personnel, vous n'avez pas fait partie du déploiement de l'Eurocorps en Afghanistan. Vous le regrettez ? 
C'est vrai que j'ai "raté le train afghan", ma spécificité étant par ailleurs l'Afrique. Mais durant l'absence du général de Bavinchove, commandant de l'Eurocorps intégré au rang de numéro trois du QG de l'Otan à Kaboul, j'ai assuré l'intérim strasbourgeois avec l'aide du général Spindler. 
La page afghane est-elle définitivement tournée pour l'Eurocorps ? 
Pour l'instant, nous n'avons aucune place précise dans le plan de rotation à long terme de l'Otan. 
Quelle est votre actualité alors ? 
Nous sommes lancés dans un processus de force interarmées. Même si nous avons une culture terrestre, nous souhaitons intégrer des capacités aériennes et maritimes, ce qui pourrait nous amener à devenir un état-major ramassé dans plusieurs configurations sous bannière Otan et, pourquoi pas, Union européenne.

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