L'été en demi-teintes de Manuel Valls

Comme durant l'été 2012, on ne vit que lui. Mais, cette fois, Manuel Valls en a pris pour son grade et n'a pas été servi par l'actualité. Récit.

Bernard Delattre
L'été en demi-teintes de Manuel Valls
©AFP

Journée potentiellement difficile, pour le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls. Ce vendredi, en effet, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, pourrait arbitrer en sa défaveur, au sujet de la réforme si controversée de la politique pénale. A en croire des échos, le chef du gouvernement pourrait globalement privilégier plutôt la ministre de la Justice, Christiane Taubira, et sa volonté de "sortir du tout-carcéral". Si tel était le cas, Manuel Valls ferait figure de grand perdant de la spectaculaire partie de bras de fer qu'il disputa pendant tout l'été avec la garde des Sceaux.

Ce serait une déconvenue de plus, au final d'un été qui lui fut difficile. Ainsi, une fin de non-recevoir a été opposée à son idée d'interdire le port du foulard islamiste à l'université. Puis, c'est François Hollande qui a jugé que la politique migratoire et le regroupement familial "ne faisaient pas partie des débats de cette rentrée", alors que son ministre venait d'estimer que cette double question pouvait "être posée". Manuel Valls a ensuite essuyé des sifflets à l'université d'été du PS. Où ce n'est plus lui qui, comme en 2012, l'a emporté à l'applaudimètre, mais Christiane Taubira – encore elle.

Le ministre de l'Intérieur s'est aussi pris pas mal d'invectives, cet été.

Une cible privilégiée, et pour cause

Stop aux "discours aux airs martiaux et à la virilité intimidante" (Christiane Taubira). Stop aux "coups de menton médiatiques" et au verbe "contaminé par les idées de Mme Le Pen" (le Front de gauche Jean-Luc Mélenchon). Haro sur ce "dangereux funambulisme idéologique", marchant "sur la corde raide du populisme" (la Verte Eva Joly). Feu sur cet être "arrogant, prétentieux et idéologue" (le sénateur-maire UMP de Marseille, Jean-Claude Gaudin) : ce ministre qui "a le verbe haut et l'action basse, depuis un an et demi – ça commence à se voir !" (son homologue de Nice, le sarkozyste Christian Estrosi).

S'il dit vrai, l'adage selon lequel on ne tire pas avec un canon sur des mouches, ce tir nourri contre Manuel Valls constitue finalement la rançon de sa gloire. Assez logiquement, il est désormais la cible première des critiques. Lui qui, à la fois, est coqueluche des médias, chouchou des sondages, homme central de la majorité, pivot du gouvernement et aiguillon du PS. Ce qui n'est pas rien, quand on se souvient qu'aux primaires socialistes de 2011 (pour l'investiture présidentielle), il avait fini avant-dernier, avec seulement 5,6 % des voix.

Des soutiens un peu gênants

Irrésistible ascension que la sienne, donc, depuis lors. Mais, cet été, il fut plusieurs fois embarrassé.

Embarrassé par certains soutiens qu'il a reçus, et qui doivent tout de même être un peu encombrants pour l'homme de (centre-) gauche qu'il est censé être. Ainsi, à propos toujours de son bras de fer avec Christiane Taubira, "Le Figaro" l'a encouragé, saluant en éditorial "la pertinence de l'insolent". Puis, c'est l'hebdomadaire "Minute", lui carrément d'extrême droite, qui a orné sa "Une" d'un tonitruant "Vas-y Manuel !" L'histoire se répète: à la fin de l'été 2012 – que, déjà, il avait animé –, Manuel Valls avait été salué d'un très sonore "Bravo Manuel, continue !", lancé par l'ultra-sarkozyste sénateur-maire UMP Serge Dassault.

Une bonne partie du PS s'était alors étranglée d'un soutien si hétérodoxe. Manuel Valls avait dû en faire des tonnes pour assurer ses camarades que, non, il n'était "pas un Sarkozy-bis" – l'analogie qui lui a toujours collé à la peau. Un an plus tard, le ministre de l'Intérieur a une nouvelle fois dû passer une bonne part de son été 2013 à répéter que, oui, il était "de gauche".

Une actualité assez peu flatteuse pour son bilan

Embarrassante aussi, pour le ministre de l'Intérieur, a été l'actualité de cet été. Elle lui permit de monopoliser les médias, oui, mais elle mit aussi en lumière le caractère très perfectible de son bilan – pour autant qu'on puisse le dresser dès avant la fin du quinquennat.

Car, que pourraient bien retenir les Français de cet été 2013 ? Que, seize mois après son accession à l'Intérieur, les règlements de comptes meurtriers ensanglantent plus que jamais Marseille. Qu'une succession spectaculaire de vols a frappé la Côte d'Azur. Que la violence a gagné jusqu'aux urgences des hôpitaux. Que les policiers se plaignent toujours d'un manque de moyens. Que le problème des campements illégaux de Roms n'a pas été réglé. Que les tensions inter-communautaires (autour du voile islamique, par exemple) continuent d'enflammer certains quartiers.

"Quelle inefficacité ! Où sont ses résultats ?" Dixit, l'autre jour, l'ex-ministre UMP Eric Woerth. Car la droite a bien compris que c'est là peut-être qu'elle dispose d'une prise sur Manuel Valls. Lui qui assure en boucle engranger "des résultats". Lui qui se vante sans cesse de faire "la démonstration d'une gauche efficace dans le domaine de la sécurité", une gauche qui "fait même mieux que la droite".

Des signes de fébrilité, et quelques gros ratés

A l'issue d'un été marqué par une telle actualité, les sondages créditeront-ils toujours le ministre de l'Intérieur du soutien de six Français sur dix ? Comme si lui-même appréhendait ce jugement, Manuel Valls a donné l'impression d'une certaine fébrilité, ces derniers temps. Au point de commettre quelques ratés de communication – lui réputé si bon communicateur.

Ainsi, à son arrivée à l'université d'été du PS, il a gratifié les journalistes qui s'agglutinaient autour de lui d'un inhabituellement sec : "Je vous demande amicalement mais fermement de me laisser passer !" Invité d'un talk-show de Canal +, il a exigé et obtenu de ne pas y être confronté au Vert Daniel Cohn-Bendit. Il a aussi annulé au débotté sa participation à l'université d'été du Medef (la principale organisation patronale), comme s'il craignait subitement de s'afficher dans un milieu si connoté à droite.

En outre, très curieusement, il a successivement omis d'exploiter à son profit deux actualités de l'été qui, là, pour le coup, mettaient très en valeur son ministère. Les chiffres historiquement bas de la mortalité routière, d'abord. Le nombre exceptionnellement réduit de feux de forêt, ensuite. Enfin, c'est assez confusément qu'il a expliqué aux médias être hostile aux peines-plancher frappant les récidivistes (peines que Christiane Taubira veut supprimer), alors que tout le monde avait cru comprendre qu'il prônait de telles sanctions automatiques.

Un été 2013 en demi-teintes, donc, pour le ministre de l'Intérieur. Loin de cet été 2012 à l'issue duquel "Le Figaro" même avait salué "L'été où Manuel Valls a imposé son style".

Des précédents invitant à la prudence

Bien sûr, comme toutes les personnalités politiques de sa trempe, l'homme est doté d'une ambition qui lui donne des ailes et d'une grande capacité à rebondir. Il serait donc très hasardeux de présumer que cette séquence lui sera politiquement rédhibitoire.

Il n'empêche, certains – à droite, mais aussi à gauche – se plaisent déjà à imaginer son aura progressivement s'étioler, notamment du fait d'une insécurité qui continuerait à flamber. Ils se mettent même à rêver qu'il connaisse un destin analogue à celui de… Ségolène Royal. "La bulle médiatico-politique", comme tant de "camarades" appellent désormais leur candidate à la présidentielle de 2007. La "bulle" qui fut tant à la mode, mais qui finit par lasser, puis par éclater.

Une autre analogie concernant Manuel Valls commence aussi à circuler, au PS. Celle avec Jean-Pierre Chevènement : un des ministres de l'Intérieur du Premier ministre Lionel Jospin (1997-2002). "Le Che", qui, pareillement, en faisait des tonnes sur l'insécurité ( "les sauvageons", etc.) et qui était si à cheval sur la laïcité. Lui aussi était chéri des médias et roi des sondages, au point d'être tout un temps pressenti comme "le troisième homme" de la présidentielle de 2002. Il termina sixième (5 %). Et, depuis, a complètement disparu de la circulation. Là aussi, la mode passa.

Ces scénarios relèvent, bien sûr, de la plus pure méthode Coué : à ce stade, rien n'assure que la rentrée de Manuel Valls sera aussi moyenne que le fut son été. Mais il serait tout aussi imprudent de présumer d'emblée que, passée cette séquence estivale, son ascension va d'office reprendre, forcément se poursuivre dans le temps et immanquablement finir par le conduire au sommet. En politique, rien n'est jamais joué, tout peut toujours arriver. Manuel Valls, d'ailleurs, est certainement le premier à nullement en douter.

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