Rencontre Chine/Taïwan: Pékin consent à parler au chef d'un régime hier encore "fantoche"
Les présidents chinois et taïwanais vont se rencontrer samedi à Singapour. Un sommet sans précédent qui traduit le réchauffement des relations bilatérales. Mais en dépit des spectaculaires progrès réalisés ces dernières années, le malaise est toujours présent et Xi Jinping et Ma Ying-jeou ne se feront pas appeler "Président" à Singapour, mais simplement "Monsieur". Analyse de Philippe Paquet.
- Publié le 04-11-2015 à 18h32
- Mis à jour le 05-11-2015 à 07h59

La rencontre, samedi prochain, en terrain neutre à Singapour, du président chinois Xi Jinping et de son homologue taïwanais Ma Ying-jeou, pourrait ressembler à n'importe quelle entrevue entre chefs d'Etat et ne susciter qu'un intérêt poli. Impensable il y a moins de dix ans et difficile à imaginer il y a quelques mois encore, elle est en réalité historique et susceptible de changer fondamentalement la donne en Asie orientale.
Depuis la fin de la guerre civile chinoise en 1949, Chinois et Taïwanais incarnent, en effet, deux courants historiques et deux Etats rivaux : tandis que les communistes de Mao Zedong, vainqueurs, fondaient la République populaire de Chine à Pékin, les nationalistes de Chiang Kai-shek, vaincus et en fuite, perpétuaient, sur la petite île de Taiwan (jadis appelée Formose en Occident), la République de Chine fondée à Nankin en 1911. Les uns et les autres postulant l'existence d'une seule Chine (voir ci-contre), les deux régimes ne pouvaient coexister qu'en se combattant ou en s'ignorant : la dernière rencontre de leurs dirigeants respectifs fut celle de Mao et Chiang à Chongqing (alors capitale de guerre de la Chine), en septembre 1945. Encore Mao n'était-il à cette époque que le chef d'un mouvement de guérilla qui avait échappé de justesse à l'extermination.
Un protocole lourd de sens
En dépit des spectaculaires progrès réalisés ces dernières années, le malaise hérité de cette situation est tel que Xi Jinping et Ma Ying-jeou ne se feront pas appeler "Président" à Singapour, mais simplement "Monsieur". Aucun accord ne sera signé et aucune déclaration commune publiée. L'entrevue n'en sera pas moins un coup de maître dans les relations tumultueuses entre les frères ennemis du détroit de Taiwan.
Pendant près de quarante ans, de 1949 à la levée de la loi martiale à Taiwan en 1987, Pékin et Taipei ont vécu dans un isolement mutuel presque total. Les échanges, limités, entre l'île et le continent s'opéraient via des intermédiaires (à Hong Kong surtout). Ce n'est qu'en 1987 que les familles séparées depuis la guerre civile furent autorisées à renouer des contacts et que les Taïwanais purent voyager en Chine populaire "pour raisons humanitaires". Il faudrait encore attendre vingt ans et l'arrivée de Ma Ying-jeou au pouvoir en 2008 pour que des liaisons aériennes et maritimes directes soient rétablies.
A partir de 1987, la coopération sino-taïwanaise allait connaître des développements considérables, mais en dents de scie, au gré des vicissitudes politiques de part et d'autre du détroit de Taiwan. La Chine deviendrait le premier marché pour les exportations taïwanaises, tandis que Taiwan prendrait la tête des investisseurs étrangers en Chine continentale. Plus d'un million de Taïwanais vivent et travaillent désormais de l'autre côté du détroit.
Démocratie et identité insulaire
Le dialogue politique n'en est pas moins resté difficile. Le poids de l'histoire (Taiwan a été colonie japonaise pendant un demi-siècle, avant d'être profondément américanisée), la démocratisation de l'île (qui contraste avec le maintien d'une dictature sur le continent) et le renforcement concomitant d'une "identité taïwanaise" ont nourri une lame de fond qui voudrait substituer à l'indépendance de facto dont Taiwan jouit à l'égard de Pékin depuis 1949, une indépendance de jure qui aboutirait idéalement à la constitution d'une "république de Taiwan".
C'est pour conjurer ce scénario séparatiste que la direction chinoise a enfin consenti à une rencontre au sommet avec le chef de ce qui n'a longtemps été, à ses yeux, qu'un gouvernement "fantoche". Il y avait urgence à consolider les liens tissés. Taiwan retourne aux urnes, le 16 janvier, et tout prédit une victoire du parti "indépendantiste" à la présidentielle et aux législatives. A la place de Ma Ying-jeou, qui orchestra le rapprochement sans précédent avec la Chine, Pékin pourrait dès lors affronter, en la personne de Tsai Ing-wen, une présidente taïwanaise nettement moins "patriotique" au sens où les communistes l'entendent.