Federico Romero: "Les comportements de certains pays vont finir par réduire l’UE à une coquille vide"

Federico Romero est professeur d’histoire à l’Institut universitaire européen de Florence, spécialisé dans l’étude de la coopération européenne après 1945. Entretien.

Federico Romero: "Les comportements de certains pays vont finir par réduire l’UE à une coquille vide"
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Maria Udrescu

Federico Romero est professeur d’histoire à l’Institut universitaire européen de Florence, spécialisé dans l’étude de la coopération européenne après 1945.

Comment décririez-vous la relation entre l’Italie et l’Union européenne?

La relation est en train de changer rapidement. Pas tellement parce que Matteo Renzi (Premier ministre italien, Ndlr) serait une personne différente du Premier ministre précédent, mais parce que le gouvernement italien et un large pan de l’opinion publique italienne sont arrivés à la conclusion que l’UE est dysfonctionnelle.

Il y a le sentiment que cette obsession pour l’austérité a amené une longue période de stagnation économique. Aucun des défis de l’Italie - du manque de croissance au déficit important, en passant par la difficulté des banques - peut être résolu par l’austérité. Renzi est persuadé que si la situation économique du pays ne change pas et si l’UE ne développe pas des politiques plus orientées vers la croissance, le prochain gouvernement italien sera forcément anti-européen.

Par rapport à la question migratoire, le gouvernement a développé deux peurs connectées. L’une liée au fait que la crise migratoire était en train de désunir l’Europe et de remettre en question la notion même de l’UE. L’autre concernant le fait que beaucoup des réponses européennes à la crise migratoire tendaient vers des solutions qui laisseraient l’Italie et la Grèce seules face à l’arrivée des migrants.

Aussi, le gouvernement italien estime que l’UE n’est plus réellement un ensemble de solidarité mais plutôt un ensemble de négociations et de compétitions entre nations. L’Italie veut donc se montrer plus assertive, lever la voix, être plus critique, afin d’obtenir plus de pouvoir.

Diriez-vous que le projet européen est en danger aujourd’hui ?

Avant tout, j’estime qu’on ne peut plus parler d’un seul et même projet européen, tout au long de l’histoire. Dans les années 80 et 90, le projet consistait à rendre les gouvernements nationaux mutuellement responsables, en imposant plus de règles rigides, comme celles pour les membres de la zone euro. Maintenant il s’agit plutôt de développer un marché compétitif dans lequel non seulement les acteurs privés, mais aussi les gouvernements sont en compétition les uns avec les autres.

La nature du projet de l’Union européenne a donc changé. Nous avons aujourd’hui des clivages Nord-Sud, Est-Ouest, Royaume-Uni-Europe. Et l’on réagit à ces clivages non pas en essayant de les essuyer et de créer plus d’intégration, mais en mettant en place de plus en plus de règles sur la compétition qui sont ressenties comme des impositions par les citoyens et par certains pays.

Peut-on aller jusqu’à imaginer un effondrement de l’Union européenne?

C’est difficile d’imaginer un réel effondrement de l’UE, c’est-à-dire de penser qu’un jour les chefs d’Etat et de gouvernement vont se réunir à Bruxelles et dire ‘l’UE,c’est mort’. Mais on assiste à une tendance où certains pays ou groupes de pays veulent imposer des “solutions” qui ne font qu’aggraver les clivages. On le voit avec le Royaume-Uni et ses conditions pour rester dans l’Union, avec le groupe Visegrad (groupe informel réunissant la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, et la Slovaquie, Ndlr) qui essaye d’imposer une politique européenne très fermée à la migration.

Au fur et à mesure, ces comportements réduiront finalement l’UE à une coquille vide.

Comment imaginez-vous une Europe sans Union européenne?

Je n’imagine pas une Europe comme au XXe siècle, avec des guerres entre les pays de l’UE. Il y aurait certainement une multiplication des épisodes de violences, des disputes de frontières ou entre minorités, des situations comme en Crimée et l'est de l'Ukraine.

Il y aurait surtout une compétition entre pays antagonistes plutôt que des Etats collaborant au sein d’un ensemble commun. Et on peut imaginer une résurgence des politiques nationalistes, des partis de l’extrême droite, qui vont pousser à l’extrême l’éloignement mutuel et la compétition entre les pays.

Du point de vue industriel et économique, on aurait une plus grande différenciation entre les personnes ayant des compétences et celles qui n’en ont pas, celles ayant du capital et celles qui n’en ont pas. C’est le processus d’une économie qui devient de moins en moins égalitaire.

Certains pays vont connaître une une récession, d’autres une croissance lente. Cela va exacerber les divisions qui opposent déjà les gagnants et les perdants de l’économie actuelle.

Comment envisagez-vous le futur de l’Union européenne?

J’aimerais pouvoir imaginer un scénario positif, mais ce n’est pas possible si certaines choses ne changent pas. Par exemple, si on ne décide pas de s’attaquer au problème du manque de croissance économique, la desagrégation va continuer. Il faut avoir la volonté de changer de pratique et d’attitude, mais cela semble très improbable même si Renzi ou d’autres le demandent.

De plus, cette longue récession est en train de saper toute confiance envers les solutions européennes, les pouvoirs nationaux ou même le système démocratique. Les citoyens européens, deviennent aliénés, frustrés, distants.

Aussi, une politique d’asile commune européenne est possible, en théorie. Il n’y a pas de raisons pour que l’UE puisse pas pas avoir une politique planifiée de l’asile qui permettrait même d’organiser le départ des migrants depuis leur pays d’origine pour leur éviter une traversée dans des conditions dangereuses. Et pourtant, nous ne le faisons pas, nous faisons tout le contraire. Nous sommes en train de transformer un problème relativement petit en un problème encore plus grand qui affecte nos relations internes. C’est une dynamique qui conduit à la désagrégation de l’Europe parce qu’il n’y a pas de confiance entre nos différents gouvernements nationaux.

Même si on laissait tomber l’austérité pour orienter l’économie vers une politique de croissance, là encore il y aurait une réaction négative de la part de certains Etats. On dirait que l’Italie veut que les Allemands payent sa dette. La psychologie à l’oeuvre en Europe est que toute proposition pour résoudre un problème est vue comme une proposition faite par un pays X pour décharger ses responsabilités sur le pays Y. La dynamique est de plus en plus destructive.