Jacques Rupnik: "On a trop pris l’Union européenne comme allant de soi"

Jacques Rupnik est directeur de recherches au Centre de recherches internationales de SciencesPo à Paris et l'un des principaux spécialistes français de l'Europe centrale.

Jacques Rupnik: "On a trop pris l’Union européenne comme allant de soi"
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Maria Udrescu

Jacques Rupnik est directeur de recherches au Centre de recherches internationales de SciencesPo à Paris et l'un des principaux spécialistes français de l'Europe centrale.

Pourquoi les pays d’Europe centrale et orientale sont-ils perçus aujourd’hui comme étant en confrontation avec l’Union européenne ?

L’écrivain Milan Kundera (écrivain français d'origine tchèque, Ndlr) décrivait l’Europe centrale comme “un Occident kidnappé”, mais aussi comme étant culturellement à l’Ouest, politiquement à l’Est et géographiquement au centre. Après les révolutions de 1989, le retour en Europe a donc été une aspiration largement partagée par tous ces pays. C’était l’affirmation de l’appartenance à une culture, à une civilisation, une façon de se démarquer du monde soviétique. Pour les pays d’Europe centrale et orientale, la défense de la culture et de la civilisation européenne, se faisait donc face au totalitarisme de l’Est, du monde soviétique.

Aujourd’hui, les dirigeants de ces Etats s’opposent à la politique européenne de répartition des migrants sur base de quotas parce qu’ils pensent que c’est une politique irresponsable qui menace la culture et la civilisation européenne. Ils se posent en rempart, en défenseurs de l’UE. L’idée est : “nous souhaitons protéger la culture et la civilisation européenne face aux menaces qui arrivent du monde musulman”.

Entre temps, ils ont oublié l’autre volet du discours centre européen sur l’UE : les droits de l’homme. En 89, ce n'était pas seulement le retour en Europe, mais aussi le retour de la liberté, des droits de l’homme, de la démocratie. Aussi, quand je vois les discours souverainistes d’Orban (Premier ministre hongrois, Ndlr), je me rends compte qu’il n’a pas tout à fait mesuré à quelle institution son pays a adhéré. Le principe de l’UE c’est le partage de la souveraineté.

Au vu des divers clivages entre Etats membres, existe-t-il un risque de voir disparaître l’Union européenne ?

Il faut prendre au sérieux les risques de désagrégation. Ce qui s’intègre peut aussi se désintégrer. Je ne crois pas à un éclatement soudain, mais je vois plutôt un processus où les lignes de fractures s’affirment de plus en plus. A un pays, on dit qu’il n’a pas besoin d’appliquer la libre circulation des personnes. A un autre, qu’il ne doit pas donner les mêmes droits aux citoyens d’autres pays de l’UE. Et la référence à l’Union toujours plus étroite qui était dans les traités de l’Union, on en a plus besoin. Touche par touche, on démantèle, on affaiblit, on dilue, le projet européen, avec les bonnes raisons d’accommoder les diversités. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Nous nous basons sur des traités qui ont été faits il y a des années. Il faut proposer un Schengen bis, remplacer ce qui ne va pas par des choses plus efficaces. Mais on ne le fait pas. On est dans le brouillard le plus total et cela plonge le peuple européen dans un état d’angoisse. Cette situation est exploitée alors par les partis extrémistes. On offre à ces partis un boulevard en agissant de la sorte.

Et si finalement, l’Union européenne s’effondrait, à quoi ressemblerait l’Europe?

On a trop pris l’Union européenne comme allant de soi. Ca a toujours été là et puisque c’est là depuis si longtemps, on peut taper dessus sans que ça disparaisse. Mais plongeons nous dans la mémoire de ceux qui ont vécu sans Union européenne.

Déjà, on rétablit les frontières, les douanes, etc. Ce qui a été aboli peut aussi être rétabli. La liberté de mouvement, un acquis formidable de l’Europe, s’évapore. Ensuite, il y a les conséquences économiques. C’est la fin du marché unique et le retour d’une logique souverainiste de l’Etat nation, dans un contexte de différences importantes de développement économique entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud. On a une Grèce isolée, en faillite, avec une montagne de dettes que n’arriveront pas à payer les deux ou trois générations à venir, transformée un immense camp de réfugiés. Plus personne ne veut lui prêter un seul sou ou alors elle est rachetée par le président russe Poutine et les Chinois.

Et que se passe-t-il avec les pays d’Europe de l’Est qui se retrouvent sans aucun garde fou de la démocratie? En ce moment, le Premier ministre hongrois Viktor Orban et les Polonais sont dans une situation de confrontation, ils testent les limites, mais les connaissent.

Dernière chose, le fondement intial de l’Union était la reconciliation franco-allemande. Aujourd’hui, ce partenariat est déjà chancelant, le couple n’en est plus un. Imaginons ces pays sans l’Union européenne. L’Allemagne joue la puissance économique en Europe, la France est la puissance dominante sur le plan militaire. On revient au jeu des puissances européennes.

Résultat : qui sont les perdants? Ce sont les petits et moyens pays. L’Union européenne est leur seul moyen d’avoir une voix et de se faire entendre. Qui préside l’Union européenne? C’est un Luxembourgeois. Si on balaye l’UE, seuls les arrangements entre les grands vont compter.

Quels seraient, selon vous, les moyens pour éviter ce scénario?

Aller plus loin dans l’intégration est à la fois une nécessité pour la survie du projet européen et en même temps une impossibilité vu l’état des opinions publiques aujourd’hui. Quelque chose de nécessaire et impossible, c’est la définition de la tragédie.

Certains pensent que la seule façon de sauver l’Europe serait de la diluer et chercher le plus petit dénominateur commun. Mais je crois que, tôt ou tard, cela nous ramènerait à un simple accord de libre échange. Il faudrait plutôt essayer de recréer un noyau européen autour de la zone euro, mais pas nécessairement avec les membres actuels puisque certains ne voudraient pas ou ne pourraient pas y participer. Autour de ce noyau, il y aurait le reste de l’Union européenne qui serait beaucoup plus conforme à ce que souhaitent les Polonais et les Britanniques : quelque chose de moins contraignant, avec plus de prérogatives rapatriées au niveau national, plus flexible. Et puis il y aurait un troisième cercle qui serait composé de notre voisinage, notamment les Balkans, qui garderaient une perspective d’entrée dans l’Europe.