Berta Cáceres: "Justice pour ma mère et mon peuple"
- Publié le 07-04-2017 à 17h04
- Mis à jour le 07-04-2017 à 17h07

Le 2 mars 2016, Berta Cáceres, leader du peuple indigène lenca au Honduras, a été assassinée. En quête de justice, sa fille dénonce l'accaparement des terres et les meurtres de défenseurs de l'environnement restés impunis. Le 2 mars 2016, Berta Cáceres, leader du peuple indigène lenca et défenseure des droits de l'homme et de l'environnement, rentre chez elle à La Esperanza au Honduras. Elle est assassinée quelques heures plus tard. Depuis qu'elle s'opposait au projet de construction d'un barrage sur le fleuve Gualcarque, l'activiste avait reçu de nombreuses menaces de mort, mais elle persistait dans sa lutte au nom du peuble lenca, la population indigène de l'ouest du Honduras. Pour son travail de résistance, elle avait reçu en 2015 le prestigieux prix Goldman pour l'environnement et est devenue un symbole de la défense des communautés indigènes et de l'environnement en Amérique latine.
Un an après sa mort, les responsables n'ont toujours pas été désignés et l'une de ses filles, Berta Zunia Cáceres, s'impatiente. "Je suis venue demander justice pour ma mère assassinée et le peuple lenca ", déclare la jeune femme de 25 ans, dans un café avec vue sur la Commission européenne.
"Il ne faut pas investir au Honduras"
Victoria Tauli-Corpuz, rapporteuse spéciale sur les droits des peuples autochtones aux Nations unies, écrit en juillet 2016 : " Les peuples autochtones du Honduras vivent dans des conditions extrêmement difficiles qui tiennent au manque de protection de leurs droits sur leurs terres, territoires et ressources naturelles, à leur vulnérabilité face aux violences qu'ils subissent lorsqu'ils tentent de revendiquer leurs droits dans un climat général de violence et d'impunité, et à l'accès insuffisant à la justice ." Elle dénonce la collusion de l'armée et de la police avec des entreprises privées, le racisme dont souffrent les populations indigènes et l'ignorance de la justice concernant les droits de ces peuples.
Si l'assassinat de Berta Cáceres est devenu un symbole, il n'était pas le premier. Selon l'ONG Global Witness qui lutte contre la corruption, le Honduras est l'un des pays les plus meurtriers pour les défenseurs de l'environnement, 120 personnes auraient été assassinées depuis 2010 pour s'être opposées à des entreprises qui s'accaparent le territoire de la population indigène.
" Depuis le coup d'Etat de Manuel Zelaya en 1999, plus de 30 % du territoire indigène ont été donnés en concessions à des entreprises privées , explique Berta Zuniga Cáceres. Sur notre territoire, il y a 49 projets de barrages pour générer de l'énergie hydroélectrique. Ces entreprises se sont installées par la force et ont corrompu les autorités locales. C'est une violation de nos droits, les communautés locales auraient dû être consultées ."
Malgré l'argumentation développée par les responsables des projets qui devraient profiter en matière d'emploi aux communautés locales, ces barrages auraient plutôt pour objectif d'alimenter l'activité minière, avance l'un des membres du prix Goldman pour l'environnement. Depuis, un climat de peur règne dans cette région d'Amérique centrale. Berta poursuit : "Des mercenaires ont été engagés et des meurtres ont été commandités, dont celui de ma mère. Aujourd'hui, je veux dire aux institutions et aux entreprises européennes qu'il ne faut pas investir dans des projets au Honduras, car il n'y a aucune garantie de respect des droits de l'homme. "
"L'entreprise est responsable"
Berta Cáceres a fondé en 1993 le COPINH, une organisation civique qui défend les droits des populations indigènes au Honduras. Pendant près de dix ans, avec d'autres membres, elle organisait des manifestations et a déposé des plaintes pour empêcher la construction du barrage Agua Zarca, menée par l'entreprise locale Desa, pour faire respecter les droits des populations locales et leur consultation sur la pertinence du projet. Plusieurs investisseurs internationaux étaient impliqués comme la Société néerlandaise de financement du développement (FMO), la Banque centraméricaine d'intégration économique (BCIE) et le fonds finlandais de coopération industrielle Finnfund. Ces trois investisseurs ont aujourd'hui suspendu les activités.
Berta Zuniga Cáceres demande que "la responsabilité de l'entreprise Desa et de l'Etat soit prouvée et que justice soit faite. Ce sont eux les auteurs 'intellectuels' de la mort de ma mère ". Huit personnes ont été arrêtées pour homicide dont certaines ont un passé dans l'armée mais le procès n'a pas encore commencé. "L'enquête ne désigne pas les commanditaires du crime , explique Berta. Aucune action n'est engagée contre l'entreprise, ni même contre les fonctionnaires de l'Etat qui ont participé à la persécution et ont failli au devoir de protection de la communauté indigène ."
Dans cette atmosphère d'impunité, elle a constitué un groupe d'experts en droit pénal international et en droits de l'homme pour réaliser une enquête indépendante et mettre la lumière sur cette affaire.
Aujourd'hui, malgré la répression dans son pays et la probabilité " qu'il arrive quelque chose ", Berta Zuniga Cáceres poursuit la lutte de sa mère en dénonçant la persécution des populations indigènes et l'accaparement de ses terres. " Tout le monde a peur. Moi aussi, mais cela ne m'arrête pas. Ce qui me guide, c'est l'espoir de la justice. "
Plus de 180 assassinats en 2015
L'assassinat de la Hondurienne Berta Caceres (lire ci-dessous) n'a rien d'un cas isolé. En 2015, les assassinats d'activistes, défenseurs de l'environnement et autres leaders indigènes ont littéralement explosé pour atteindre le nombre record de 185, selon l'ONG britannique Global Witness dont les données ne recensent que les cas officiellement déclarés et vérifiés. Le tout dans seulement seize pays dont - par ordre d'importance - le Brésil, les Philippines, la Colombie, le Pérou, le Nicaragua, la République démocratique du Congo, le Guatemala et le Honduras qui figure donc à la huitième place de ce classement morbide. Dans la plupart de ces pays, entreprises, bandes criminelles et autorités locales agissent de concert et les enquêtes qui suivent les assassinats ciblés sont bâclées ou inexistantes selon Global Witness, qui déplore la vulnérabilité des populations indigènes dont sont issues 40 % des victimes recensées en 2015.