"En Turquie, si tu tentes de tuer un journaliste, tu peux être relâché après cinq mois... Il n'y a pas de justice"
- Publié le 31-03-2018 à 11h49

Can Dündar est d'un calme absolu lorsque nous le rencontrons à Bruxelles. Et sa voix est discrète. Comme s'il avait peur d'être sur écoute. Une discrétion qui dénote avec son besoin de se faire entendre. Son besoin de dénoncer l'injustice qui règne en Turquie.
Cet ex-rédacteur en chef du célèbre journal "Cumhuriyet" a connu la prison pour avoir écrit un article sur la livraison clandestine d'armes par les services secrets turcs vers la Syrie.
Nous l'avons rencontré dans la résidence mise à sa disposition pour quelques jours par l'ambassade d'Allemagne à Bruxelles. Il revient sur son combat pour la liberté d'expression et sur la difficulté d'être journaliste sous le régime d'Erdogan.
Can Dündar vit désormais à des milliers de kilomètres de chez lui, à Berlin. Loin de sa femme, qui l'a pourtant sauvé lorsqu'un homme a tenté de l'assassiner 2016. Il est l'Invité du samedi de Lalibre.be.
De quoi vous a accusé Erdogan pour que vous soyez emprisonné ?
J'ai écrit un article à propos d'une vidéo qui montrait un camion des services secrets turcs qui faisait de la contrebande d'armes à destination de la Syrie. C'était en 2015. C'est à partir de là que nous avons été accusés d'avoir révélé des secrets d'État et d'être coupables de collaboration à une organisation terroriste afin de faire tomber le gouvernement. On nous a aussi accusés d'espionnage. Le gouvernement voulait me condamner à perpétuité. Mais ils n'ont pas pu trouver la moindre preuve d'espionnage ou de relation à une organisation terroriste. Mais j'ai tout de même été condamné à 5 ans et 10 mois de prison.
Et c'est là que vous avez décidé de quitter la Turquie ?
En fait je suis resté trois mois en prison et j'ai été relâché grâce à la décision de la Cour Constitutionnelle. J'ai ensuite travaillé à nouveau quelques mois pour le journal comme rédacteur en chef. J'étais en vacances en Espagne lorsque l'Etat d'urgence a été déclaré par le gouvernement. C'est là que j'ai décidé de ne pas rentrer. Pour ne pas risquer de retourner en prison.
Le jour de votre condamnation, vous avez été victime d'une tentative d'assassinat…
Oui, j'ai été attaqué par un homme armé d'un pistolet. Il a été relâché après seulement cinq mois de prison.

Malgré toutes les preuves, alors que la tentative de meurtre a été filmée?
Oui... Il a juste essayé de me tirer dessus... essayé de me tuer... Il n'y a pas de justice en Turquie. Si tu tentes de tuer un journaliste, tu peux être relâché après cinq mois... Tout simplement.
Comment Erdogan a réagi par rapport aux vidéos du transport d'armes vers la Syrie?
Il ne pouvait pas nier. Elles étaient là. Il ne pouvait pas dire que c'était un mensonge. Il a juste dit que c'était un secret d'État, et que les armes n'étaient pas destinées aux djihadistes de l'État islamique, mais aux Turcs sur place.
C'est la gendarmerie qui avait arrêté le camion. Vous savez pourquoi les services secrets se sont fait prendre comme ça?
Il y a une sorte de guerre entre les différentes forces de sécurité de l'État. L'armée et la gendarmerie n'étaient pas informées de l'opération secrète. L'armée ne pensait pas que c'était les services secrets qui faisaient ce trafic d'armes. Donc ils ont arrêté le camion qui participait à une opération top secrète. Personne ne devait être au courant. On ne sait pas ce que sont devenues ces armes.
Votre collègue, Erdem Gül, qui était lui aussi condamné à cinq ans de prison avant d'être libéré, est toujours à Ankara. Vous pourriez aussi rentrer en Turquie alors?
En fait, j'ai plusieurs procès. Bien sûr que je pourrais retourner en Turquie. Mais retourner en prison. Le journal est aussi en procès. Le cas "Cumhuriyet" est toujours en cours.
Où vivez-vous désormais?
Je vis à Berlin. Je ne sais pas encore pour combien de temps. Personne ne sait.
Et votre femme?
Malheureusement, ma femme est restée en Turquie. Ils ont confisqué son passeport, elle n'est pas autorisée à quitter le territoire. Sans raison, pour vous dire franchement. Il n'y a aucune enquête contre elle. C'est juste pour me punir. On ne s'est plus vus depuis un an et demi.
Quand avez-vous commencé à contester le pouvoir en place en Turquie? Depuis l'arrivée d'Erdogan, ou déjà avant?
Toujours. Avant Erdogan, c'était l'armée qui était au pouvoir. Elle essayait aussi de nous faire taire. Après cela, Erdogan est arrivé au pouvoir et, ces cinq dernières années, il a commencé à devenir beaucoup plus agressif envers les médias.
C'est plus difficile pour les journalistes de faire leur travail désormais?
Oui. La plupart des médias sont contrôlés par Erdogan de nos jours. Il a ses propres médias pro-gouvernementaux et les médias mainstream sont aussi contrôlés. Seuls 5 à 10% des médias, comme Cumhuriyet, essaient de s'opposer à Erdogan. Mais ils sont dans une position très délicate. 18 de mes collègues ont déjà été en prison. L'un d'entre eux y est toujours. Mais, vous savez, défendre la vérité, c'est un business risqué et dangereux en Turquie.
Qu'allez-vous faire dans les prochains mois?
Je vais continuer à me battre, pour la démocratie, pour les droits de l'Homme, pour la liberté de la presse, pour le sécularisme... Et cela passe par des interviews, des conférences, en essayent de convaincre les Européens de faire quelque chose... Essayer de convaincre les diplomates et de faire réagir les hommes politiques.
Vous avez eu du soutien de la part de personnalités politiques en Europe?
En fait, Amnesty International a été très impliquée, mais du côté politique, c'est plus timide. Les hommes et femmes politiques européennes n'osent pas prendre clairement position, de peur de froisser Erdogan.

| Quelques phrases, hors interview: "Il n'y a que des 'terroristes' en prison en Turquie, oui. Forcément, même les journalistes sont des 'terroristes'". "Lors de la mise en place de l'état d'urgence, tous les opposants à Erdogan étaient devenus des 'Gülenistes'" "Je trouve Gülen peut-être plus dangereux qu'Erdogan" "Seul Poutine a une influence sur Erdogan. Ils se comprennent" "En Allemagne, quand je monte dans un taxi, j'ai toujours une crainte. Car beaucoup des chauffeurs sont d'origine turque. Si le chauffeur me dit 'vous êtes LE gars ?', j'attends prudemment la suite de la phrase… Le gars, oui… Le héros ou le traître ? Bon... J'évite de prendre le taxi si c'est possible" "Il faut avoir les tripes de se battre pour la démocratie" |