Turquie: le retour à la terre, un exode "nature" mais aussi politique
Le phénomène des néoruraux progresse dans un pays où l'atmosphère politique est parfois jugée trop pesante.
- Publié le 11-08-2018 à 21h01
Le phénomène des néoruraux progresse dans un pays où l'atmosphère politique est parfois jugée trop pesante.Appuyé sur sa voiture, Dagli fume une cigarette en attendant l'arrivée du ferry qui doit l'emmener à Gökçeada, une île au large des côtes de la mer Egée, à trois heures de route d'Istanbul. Son véhicule est plein à craquer : matériaux de construction, nourriture, réchaud, batteries… Ce trentenaire se rend sur le terrain qu'il a acheté voilà quelques mois sur l'île, quelques hectares sur lesquels il a la ferme intention de construire une habitation pour s'y installer.
Le phénomène des néoruraux est une nouvelle tendance en Turquie. Difficile de connaître précisément le nombre de citadins qui font le choix de quitter la ville, mais le "retour à la terre" est de plus en plus évoqué dans les médias. "La situation politique du pays y est pour beaucoup; les gens sont très stressés. Lorsque l'on regarde le mode de vie en ville, on voit qu'il est uniquement basé sur la consommation, et la seule solution, c'est de travailler. Problèmes de circulation, difficulté pour trouver des produits alimentaires sains, pollution extrême… Une enquête du 'Guardian' a révélé récemment que huit des dix villes européennes les plus polluées se trouvent en Turquie !", explique Yücel Sönmez, journaliste spécialisé sur l'environnement au quotidien "Hürriyet" et auteur d'un guide pour permettre aux néoruraux de réussir leur transition.
"Une autre forme de lutte"
Une description qui correspond au profil de Dagli : "Un jour, je me suis dit que je rêvais de quelque chose que je n'avais jamais expérimenté. Je devais me lancer, il fallait que j'essaie pour voir par moi-même. Alors, je suis parti en voyage. Après m'être bien baladé à vélo, en stop, je suis revenu à Istanbul. La ville était un immense chantier à cause des rénovations urbaines. Ça m'a définitivement convaincu de quitter la ville." Pour l'instant, il effectue des allers-retours entre la ville et son terrain, mais il compte à terme y passer "huit mois par an, et quelques mois ailleurs, peut-être à la récolte des olives, pour gagner ma vie".
"L'installation à la campagne n'est pas une solution à tous les problèmes, mais pour certains c'est une autre forme de lutte politique, explique Yücel Sönmez. Certains s'isolent à la montagne, d'autres partent dans un village… Cela semble simple mais ce n'est pas si facile. Il y a des personnes qui n'arrivent pas à s'y faire et qui rentrent en ville, car à la campagne il y a un autre rapport au temps, si vous apportez avec vous votre mode de vie urbain avec la vitesse, l'esprit de compétition, l'ego… Vous avez de fortes chances de vous tromper."
Atmosphère politique trop pesante
Tugba et Birhan, eux, ont fait un choix encore plus radical. Ce couple s'est installé il y a treize ans dans une vallée isolée au nord d'Antalya, près de la mer Méditerranée, avec pour objectif de vivre sans argent et en consommant le moins possible. "On a commencé avec une tente, puis nous avons monté notre yourte, puis la maison en terre et en paille, explique Tugba. Mais nous pouvons réduire encore davantage notre espace et laisser le reste du terrain à la nature, en utilisant notamment des techniques que nous avons apprises, respectueuses de l'environnement, pour que demain notre maison soit un peu plus petite." L'engagement de Tugba et Birhan a inspiré de jeunes néoruraux, et le couple de trentenaires partage aujourd'hui son expérience sur les réseaux sociaux, où il jouit d'une certaine notoriété.
Tous ne font pas un choix aussi radical, mais dans un pays où l'atmosphère politique se fait toujours un peu plus pesante, plusieurs font le pari aujourd'hui de quitter la ville et de tenter l'expérience à la campagne, "un phénomène qui touche notamment les jeunes retraités et les actifs qui peuvent travailler à distance, explique Yücel Sönmez. Tout est une question d'adaptation : ceux qui se lancent dans ce projet pas à pas, en réfléchissant au modèle économique et à la manière de maintenir une activité, ont davantage de chances de succès". Dagli, lui, a anticipé son installation : "Je n'ai pas rencontré de difficultés particulières, en fait je m'y attendais, même si certains jours, je maudis le vent et la pluie !" Dans le jardin, à côté de sa future habitation, les premiers légumes et les premières herbes aromatiques sont déjà bien en route.
