Entre blagues et calembours, il pourrait devenir président
- Publié le 31-03-2019 à 15h08
- Mis à jour le 31-03-2019 à 15h15

Volodymyr Zelenskiy, président très cathodique, pourrait bien transformer la fiction en réalité."Et Ronald Reagan, il n'était pas acteur avant de devenir président des États-Unis ? Pourquoi pas Volodymyr Zelenskiy ?" Dans la Dnipro-Arena, le stade de la quatrième ville d'Ukraine, ce 26 mars, Iryna Larrisovna et ses amies assistent à un spectacle gratuit du studio "Kvartal 95 - Quartier 95". Sur scène, les comédiens enchaînent sketchs et chansons. À chaque fois que le chef de file Volodymyr Zelenskiy apparaît, les applaudissements redoublent. L'homme est favori des sondages de l'élection présidentielle du 31 mars. À travers une campagne hybride, il a entretenu le flou entre son personnage sur scène et ses ambitions politiques. Et ça marche.
Né en 1978 dans la ville industrielle de Kriviy Rih, Volodymyr Zelenskiy monte à Kiev pour prendre la tête du Kvartal 95, c'est un studio de comiques hérité des KVN soviétiques, acronyme russe pour les "clubs des gens drôles et inventifs" des années 1980. Ses sketchs, chansons, films et séries TV sont devenus omniprésents dans le paysage de divertissement ukrainien.
De la fiction à la réalité
Dans la série Sluga Naroda - Le Serviteur du Peuple, Volodymyr Zelenskiy incarne un président improvisé, incorruptible, progressiste, sympathique, et idéal. C'est sur ce scénario que Volodymyr Zelenskiy s'est bâti une réputation de présidentiable. Rien ne semble être le fruit du hasard : le premier épisode de la troisième saison, diffusé le 27 mars, décrit une Ukraine où le personnage de Volodymyr Zelenskiy n'a pas été élu Président. Le pays est chaotique, teinté de corruption et de révolte populaire. À l'inverse, les téléspectateurs sont rassurés par un autre produit télévisé : un documentaire de la chaîne 1+1 sur Ronald Reagan. Avec pour voix off, Volodymyr Zelenskiy.
Dégagisme
Autant dire que l'acteur n'a quasiment pas eu besoin de mener campagne. Il a snobé les journalistes et boudé les débats avec ses principaux opposants, le président Petro Porochenko et l'ancienne Première ministre Ioulia Timochenko. Son équipe utilise abondamment les réseaux sociaux pour toucher l'électorat jeune. Plus de 570 000 volontaires se sont enregistrés en ligne pour l'aider dans sa démarche. Au lieu de meetings de campagne, le Kvartal 95 est parti en tournée à travers le pays. Les représentations, considérées comme du divertissement, ne sont pas comptabilisées dans les dépenses de campagne. "De toutes les manières, nous n'avons pas besoin de meeting politique", s'écrie Volodymyr Zelenskiy depuis la scène, le 26 mars. "Vous savez tous très bien ce qu'il faut faire le 31 mars !", lance-t-il dans un éclat de rire généralisé.
Le succès de l'acteur s'explique avant tout par un certain "dégagisme". Cinq ans après la Révolution de la dignité, l'Ukraine de Petro Porochenko reste meurtrie par le conflit dans l'Est, les suites d'une grave crise économique, et une corruption endémique qui irrigue les plus hautes sphères de l'État. Volodymyr Zelenskiy séduit aussi "la frange russophone de l'électorat qui aspire à se rapprocher de standards occidentaux" tout en se sentant ostracisée par les relents nationalistes du gouvernement, et sa politique linguistique, estime le philosophe Volodymyr Yermolenko.
L'art d'entretenir le flou
Si cet attrait pour l'acteur-candidat est compréhensible, sa politique pour l'Ukraine reste un mystère. Ses rares prises de position publiques sont en effet floues, entre l'annonce de nouvelles négociations de paix avec Vladimir Poutine, et l'augmentation du salaire des enseignants de la fonction publique à plus de 4 000 francs par mois. "C'est une période d'apprentissage pour Volodymyr", commente Oleksandr Vigliano, un membre de son équipe de communication. "Il est avant tout un homme d'affaires, à la tête d'une entreprise florissante. Il sait s'adapter, et développer une stratégie gagnante."
"Sa conception de la présidence, c'est d'abord être garant de la Constitution et arbitre entre les partis", poursuit Oleksandr Vigliano. Ce serait donc sur son équipe gouvernementale que Zelenskiy se reposerait pour gouverner, à supposer qu'il gagne les élections législatives d'octobre 2019. Or cette équipe met en lumière les liens de l'acteur avec l'oligarque Ihor Kolomoiskiy, ennemi juré de Petro Porochenko et propriétaire de la chaîne 1+1. Volodymyr Zelenskiy revendique, lui, son indépendance. Un de ses slogans de campagne résume son esprit de dérision : "Pas de promesses, pas de déception !"
