Comment le général Gaïd Salah s'est retrouvé seul face au peuple algérien
Les Algériens veulent le départ de tous les serviteurs du régime.
- Publié le 06-04-2019 à 08h39

Les Algériens veulent le départ de tous les serviteurs du régime. Un général ne se rend jamais. Même pas à l'évidence !" À elle seule, cette pancarte portée par une jeune femme résume l'état d'esprit des Algériens, qui, malgré la démission, mardi, du président Bouteflika, ne veulent rien lâcher. Pour ce septième vendredi de mobilisation générale, ils étaient encore des millions à manifester leur refus d'un changement cosmétique.
En prenant le dessus sur le clan présidentiel qui s'apprêtait à le limoger, le général Gaïd Salah croyait avoir gagné la partie ; il se retrouve en première ligne face à la grogne populaire toujours aussi déterminée, malgré le slogan qui célèbre toujours le "khawa, khawa", la fraternité entre le peuple et l'armée. Hier à Alger, le zèle de retraités de l'armée en uniforme qui ont tenté de faire ovationner le chef d'état-major a tourné court. "C'est la révolution du peuple et non de Gaid Salah. Tous les voleurs et les corrompus doivent rendre des comptes !", hurle un manifestant à l'aide d'un mégaphone. Et ce n'est pas l'arrestation d'Ali Haddad, le président déchu du Forum des chefs d'entreprises placé mercredi sous mandat de dépôt, qui va calmer les esprits. Livré à la vindicte populaire, le bouc-émissaire ne peut occulter d'autres membres de la "bande criminelle" dénoncée par le chef d'état-major. "Il y a des oligarques plus puissants que Haddad qui ont des connexions multiples, notamment avec des cercles du pouvoir toujours à la manœuvre, s'emporte un sociologue. Mais aussi leurs parrains politiques, qui sont protégés par une solide impunité !"
Sauver le régime
Si le nom de Saïd Bouteflika arrive en tête du hit-parade, il est talonné par Amar Saïdani, ancien secrétaire général du FLN (ex-parti unique, majoritaire) accusé par la justice d'avoir détourné des sommes colossales, destinées au soutien de l'agriculture saharienne ; une partie du butin a été blanchie dans l'immobilier, dont un appartement cossu à Neuilly, dans la banlieue chic de Paris. Citons encore Abdeslam Bouchouareb, ancien ministre de l'Industrie, cité dans le scandale des "Panama papers" ; fort de sa proximité avec le cercle présidentiel, son refus de s'expliquer devant une commission parlementaire est resté sans suite. Ou encore Amar Ghoul, ex-ministre des Travaux publics ; cité dans le scandale de l'autoroute est-ouest, il a été exfiltré de la procédure judiciaire sur décision politique.
Au nom de la "continuité de l'État, pour éviter le vide institutionnel", le général Gaïd Salah tente de sauver le régime, dont il est désormais le principal pilier. En insistant sur le "strict respect de la Constitution" alors qu'il en avait cautionné les violations récurrentes, le chef d'état-major s'est heurté au rempart populaire qui exige des dirigeants plus crédibles et surtout plus intègres.
Garder l'espoir
Les "3 B" appelés à gérer la période sensible avant la prochaine présidentielle sont décriés. Abdelkader Bensalah, président du Sénat qui va assurer l'intérim du président pendant 90 jours, est une figure inamovible du régime depuis plus d'un quart de siècle. Le Premier ministre Nordine Bédoui était aux manettes, au ministère de l'Intérieur, lors de scrutins marqués par des fraudes massives en faveur des partis du pouvoir. Son palmarès en matière d'atteinte aux libertés est trop lourd : répression brutale de manifestations, interdictions en tous genres, y compris des cafés littéraires ! Tayeb Belaïz, président du Conseil constitutionnel, qui avait juré fidélité au président Bouteflika, avait accepté sa candidature présentée par procuration alors qu'il était hospitalisé à Genève.
Derrière une apparente légalité, le général Gaïd Salah tente en fait de conforter sa position dans le sérail. Jeudi, il a limogé le très redouté général Bachir Tartag, avant de mettre sous la coupe de l'état-major les services secrets qu'il dirigeait. Une prérogative du chef de l'État qu'il semble exercer sans état d'âme.
Face à un régime qui s'accroche, les Algériens gardent l'espoir et semblent déterminés à restaurer leurs libertés confisquées et leur dignité bafouée. Le bras de fer s'installe dans la durée.