La démocratie sous pression en Indonésie après la révision du code pénal : "Nous assistons à une shariasiation"
Sur la table depuis les années 1990, la révision du code pénal indonésien a été approuvée à l'unanimité par le Parlement ce mardi 6 décembre. Au-delà de la criminalisation des relations sexuelles hors mariage, le nouveau texte marque un "violent revers" pour la troisième plus grande démocratie au monde qui compte 276 millions d'habitants.
- Publié le 07-12-2022 à 14h34

"Je suis triste, en colère, et sans voix", articule difficilement Yuli Rustinawati, l'une des cofondatrices et présidente d'Arus Pelangi, association indonésienne LGBTIQ à Jakarta, suite à l'approbation par le Parlement indonésien mardi 5 décembre de la révision du code pénal. Parmi les dispositions les plus décriées figurent notamment la criminalisation des relations sexuelles et la cohabitation hors mariage passibles respectivement d'un an et de six mois de prison. "Une coalition de plus de 40 associations s'est mobilisée, entre autres, pour que l'homosexualité ne soit pas criminalisée", explique Yuli Rustinawati. Mais avec ces deux nouveaux articles il y a des risques que ces dispositions soient utilisées contre la communauté LGBTI déjà victimes d'homophobie dans le pays"..
En Indonésie, aucune loi nationale n'interdit officiellement l'homosexualité – sauf dans la province autonome d'Aceh sur l'île de Sumatra qui a adopté la loi islamique et interdit l'homosexualité en 2014 – mais dans le pays à la plus forte population musulmane au monde, la religion, la pression sociale et plus de 45 réglementations locales pèsent sur la communauté LGBT. Ironie du calendrier, Jessica Stern, envoyée spéciale des États-Unis pour le droit des personnes LGBTQI + devait effectuer un voyage en Indonésie du 7 au 9 décembre. Un voyage qui a été finalement annulé suite à une déclaration du vice-président du Conseil des Oulémas (MUI) rejetant cette visite.
L'État dans la chambre à coucher
"Nous assistons à une shariasiation de l'Indonésie" s'indigne Andreas Harsono, chercheur pour l'ONG Human Right Watch à Jakarta. "Alors que l'Indonésie est connue pour sa pratique modérée de l'islam, elle assiste pourtant depuis plusieurs décennies à une montée en puissance et une influence grandissante au sein du parlement des conservateurs qui inquiète à l'approche des élections présidentielles de 2024. Selon des sources anonymes, la révision du code pénal a été portée principalement par le vice-président Ma'ruf Amin, ancien président du Conseil des Oulemas. "Avec ce nouveau texte, c'est l'État qui rentre dans nos chambres à coucher", s'indigne Dede Oetomo, l'un des pionniers de la cause LGBT.
Au-delà de l'archipel, l'onde de choc s'est déjà propagée au sein des chancelleries s'inquiétant déjà pour les répercussions sur leurs ressortissants étrangers. "Techniquement les conditions de dénonciation des actes sont restreintes à la famille limitant de facto la portée du texte", explique un diplomate européen.
"Punitif"
Plus largement, avec cette réforme c'est la démocratie en Indonésie qui est menacée. "Cela fait des années que nous sommes en régression, explique Dede Oetomo. "Cette révision du code pénal ne fait qu'entériner le déclin de notre démocratie et de notre liberté d'expression". Le nouveau code contient entre autres un élargissement de la notion de blasphème, prévoit une peine de quatre ans de prison pour la propagation de toute idéologie contraire au "Pancasila" l'idéologie officielle indonésienne, et condamne toujours les manifestations sans autorisation à six mois de prison.
Pour le Jakarta Post, le principal quotidien anglophone de l'archipel, ce code pénal est tout simplement "punitif".
Comme un symbole, les associations ont appelé à déposer des fleurs, comme on le fait lors de funérailles, devant le Parlement de Jakarta mais également à lutter contre l'adoption du texte sur les réseaux sociaux en postant des photos la bouche recouverte de la main ou d'un scotch. "Nous allons continuer à nous battre" affirme Dede Oetomo. "Le combat sera mené maintenant devant la cour constitutionnelle".
Pour être adoptée, la révision du code pénal, qui remonte à l'époque coloniale, doit être signée par le président et une période de trois ans est prévue pour sa mise en place. En 2019, suite à des manifestations sans précédent, le président Joko Widodo avait renoncé à adopter le projet de réforme, véritable serpent de mer pour les gouvernements indonésiens.