La délicate mécanique des échanges d'otages israéliens et de prisonniers palestiniens
Prolongée à plusieurs reprises, la trêve convenue entre Israël et le Hamas pourrait aboutir au retour d'une centaine d'otages israéliens retenus à Gaza d'ici la semaine prochaine, et entretient l'espoir fragile d'un armistice.
- Publié le 29-11-2023 à 17h01
- Mis à jour le 30-11-2023 à 12h27

Vingt et un otages thaïlandais, deux Russes et soixante des otages israéliens retenus à Gaza depuis l'offensive meurtrière menée par le Hamas le 7 octobre ont été libérés depuis le 24 novembre, à la faveur d'une trêve qui pourrait s'étendre jusqu'au début de la semaine prochaine. En retour, 180 prisonniers palestiniens ont retrouvé la liberté. Après six jours de cet exercice complexe, les publics israélien et palestinien commencent à s'habituer à un processus aussi minutieux que fragile. Tous les jours, une liste des otages qui seront libérés le lendemain est établie. Elle est communiquée par le Hamas au chef de l'agence de renseignement israélienne (Mossad) David Barnea, par l'intermédiaire du Qatar avant d'être transmise au premier ministre, Benjamin Netanyahou, dont le gouvernement averti alors les familles.
Le jour "J", les otages concernés sont conduits à un point de rendez-vous avec le Comité international de la Croix-Rouge chargé de faire le transfert, tout comme il est chargé d'accompagner les prisonniers palestiniens libérés de prison jusque chez eux. Les otages sont ensuite escortés jusqu'à la frontière avec l'Égypte où ils sont remis aux autorités israéliennes, qui les prennent en charge, et les emmènent sur le territoire israélien pour retrouver leurs familles.
Une opération de communication
Conscient de l'enjeu, le Hamas tourne chacune de ces libérations en opération de communication. Chaque jour, une vidéo est publiée, illustrant l'accompagnement du prisonnier par de grands gaillards à la balaclava serrée d'une ceinture verte, lui adressant un "coucou" de la main un rien trop long, marque d'affection visiblement forcée du geôlier à sa charge. Ça marche : sur les réseaux sociaux palestiniens, ces images confirment l'humanité des combattants du mouvement islamiste.
Tout au long de ce processus, les familles israéliennes vivent quant à elles des montagnes russes émotionnelles, s'attendant jusqu'au dernier moment à un ultime retardement ou un incident. Une fois qu'elles reçoivent leurs proches, les otages sont protégés, emmenés directement dans des sections d'hôpital sécurisées, à l'abri des regards curieux de la presse. Mais le public veut savoir et le pays est petit. Très vite, des témoignages commencent à fuiter.
Des conditions spartiates, difficiles, mais vivables
La majorité des otages décrivent avoir été emmenés directement dans des tunnels, où ils seraient même parfois entrés directement à moto, avant de parcourir un long chemin à pied, sous terre, peut-être jusque sous Khan Younis, au sud de la bande. "Ils les ont gardés ensemble, ils leur ont donné à manger, même s'il n'y avait pas assez. Ils leur ont donné des médicaments" raconte le correspondant militaire de la chaîne 13 israélienne, Alon Ben-David, qui a réussi à parler directement à plusieurs anciens otages. Ils auraient même eu un accès restreint à la radio. Des conditions spartiates, difficiles, mais vivables – même si le personnel médical israélien précise que les otages adultes ont perdu entre 8 et 15 kg chacun pendant ces sept semaines d'enfermement.
Tous décrivent avoir entendu des bombardements constants. Certains en ont profité, comme Roni Krivoi, un israélo-russe de 25 ans, qui dit avoir réussi à s'échapper après la destruction par une frappe israélienne du bâtiment où il était retenu. Il se serait ensuite caché pendant quatre jours avant d'être repris. Plus le temps passe, plus les langues se délient avec le nombre d'otages libérés qui augmente. Il y a d'abord eu Elma Avraham, 84 ans, qui est arrivée en Israël avec un pronostic vital complexe. Elle a été négligée à Gaza malgré des complications médicales. Elle semblait finalement sortie d'affaire mardi.
"Une arme sur la tempe"
Parmi les enfants libérés, les troubles psychologiques sont évidents. Emily Hand a fêté ses 9 ans en captivité. "J'ai retrouvé son visage taillé, comme le mien, elle avait perdu le visage joufflu de l'enfance" a confié son père à CNN. Selon lui, la petite fille ne fait désormais que chuchoter. Elle raconte avoir été traînée de maison en maison, comme Eitan Yahalomi, jeune adolescent franco-israélien de 12 ans pris dans le kibboutz de Nir Oz. Après un passage dans Gaza lors duquel il aurait été tabassé, il serait resté seul, chez des particuliers, selon les membres de sa famille. "On l'a forcé à regarder des vidéos des horreurs du 7 octobre" a précisé sa tante Deborah Cohen à la chaîne de télévision française BFM, "il raconte que quand un enfant pleurait, on lui mettait une arme sur la tempe pour qu'il s'arrête". Mme Cohen ne s'exprime plus. On lui a fait comprendre que cela pourrait mettre en danger la vie du père d'Eitan, encore retenu dans la bande.
Ce qui inquiète maintenant les familles d'otages, c'est qu'il semble que le Hamas ait réparti ses otages entre ses forces, mais aussi au sein d'autres groupes. Cela semble logique pour la gestion de cet atout stratégique majeur pour le groupe islamiste, mais rend les négociations et l'espoir de les voir revenir en vie encore plus compliqués.
Prisonniers libérés… et remplacés
Le gouvernement israélien, quant à lui, veut croire ou à tout le moins communiquer que l'intensité de sa riposte militaire a fait plier le Hamas et lui a permis d'obtenir un meilleur accord pour ce processus de libération. Mais les priorités stratégiques de cette guerre pourtant voulue et annoncée comme "totale" semblent s'être inversées. À Doha, les États-Unis et les pays arabes poussent tous pour que cette trêve devienne un armistice. Même en Israël, on commence à entendre des voix centristes parler d'une fin de bombardement. Et tout le monde s'accorde sur l'importance d'un processus politique.
Mais si les canons se sont tus dans Gaza, la guerre ne s'est pas arrêtée. L'armée israélienne contrôle le territoire d'une main de fer : pendant qu'elle relâchait 180 femmes et adolescents de ses prisons, elle arrêtait environ le même nombre de Palestiniens en Cisjordanie et Jérusalem Est, souvent sans se préoccuper de les condamner leur donner accès à un procès. À l'heure d'écrire ces lignes, les raids de grande envergure continuaient dans les villes palestiniennes. Ce mercredi, deux garçons de 8 et 15 ans, ainsi que deux combattants, ont été tués par Tsahal à Jénine à l'issue d'un raid, le cinquième depuis le 7 octobre, visant à annihiler la lutte armée dans le camp de réfugiés.
