Israël avait été alerté avant l'attaque du 7 octobre : "Recevoir une information est une chose, y accorder de l'importance en est une autre"
Même si les autorités refusent encore de s'expliquer sur leurs responsabilités dans le massacre du 7 octobre, beaucoup d'informations ont déjà fuité. Des alertes ont été données, encore fallait-il y accorder un intérêt particulier parmi d'autres menaces potentielles.
- Publié le 27-12-2023 à 06h41
- Mis à jour le 27-12-2023 à 17h12

De nombreuses alertes militaires sont remontées jusqu'aux autorités israéliennes bien avant l'attaque menée par le Hamas le 7 octobre, cela ne fait plus aucun doute aujourd'hui. "Mes sources m'ont confirmé que des informations crédibles sont arrivées au gouvernement de Benjamin Netanyahou via trois canaux : l'Égypte, les États-Unis, et Israël lui-même", confirme l'ancien officier de l'armée française Guillaume Ancel, désormais écrivain mais toujours bien informé. Le Premier ministre a sans conteste une part de responsabilité dans ce drame sans précédent. Mais, rappelle Guillaume Ancel, il est important de tenir compte de la complexité de la situation.
"Ce type d'alerte passe toujours par les circuits de renseignement, Joe Biden ne vient pas vous les livrer directement. Or, tous les jours, un pays comme Israël reçoit quelque chose comme 50, 100, peut-être 2 000 signalements. Il faut les trier, et c'est là que tout se joue. Ça ne veut pas dire que le renseignement n'a pas fait son boulot, ça veut dire que politiquement, tout dépend de l'ordre dans lequel on vous présente les signalements et de l'importance politique que vous accordez à chacun d'entre eux. Le cas le plus éclairant à ce sujet est évidemment le 11 septembre, lorsque les États-Unis ont reçu préalablement une information comme quoi des types bizarres apprenaient à faire décoller (mais pas atterrir) des avions, et préparaient peut-être un attentat."
L'obsession de la Cisjordanie
L'ancien militaire évoque également le cas du Bataclan parisien. Ici aussi, selon lui, des alertes sont remontées, mais ont été noyées dans quantité d'autres. "En Israël, qui se trouve dans un état de guerre quasi-permanent, une forme de lassitude peut s'installer, poursuit-il. Les témoignages des jeunes soldates de Haaretz sont intéressants mais insuffisants. Il faudrait voir quand et pourquoi ces informations ont été écartées."
La responsabilité politique de Benjamin Netanyahou est plus évidente lorsqu'il s'agit de répondre à cette dernière question. Depuis sa formation en novembre 2022, son gouvernement d'alliance avec l'extrême droite religieuse et fondamentaliste a accordé la majeure partie de son temps et de son attention à la Cisjordanie occupée pour y soutenir et encourager les colons. Massant notamment sur place une bonne partie des troupes israéliennes pour assurer leur protection.
"Ce que me rapportent mes sources israéliennes, commente Guillaume Ancel, c'est que Benjamin Netanyahou était à ce point focalisé sur la reprise de la colonisation, qu'à plusieurs reprises, il leur aurait interdit de détourner des moyens militaires ou de renseignement en dehors de la Cisjordanie."
Confiance mutuelle
Pascal Ausseur, directeur général de la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES) et ancien amiral de l'armée française, revient quant à lui sur le climat qui régnait il y a encore quelques mois au sein la société israélienne. "La seconde obsession de Benjamin Netanyahou, après la Cisjordanie, dit-il, était les manifestations monstres organisées contre le gouvernement dans les grandes villes israéliennes. Quand on sait qu'un certain nombre de militaires soutenaient ce mouvement, dont des hauts gradés, vous imaginez bien que le climat n'était pas forcément à la confiance mutuelle. Ayant travaillé en cabinet ministériel moi-même, je peux vous dire que parler "sécurité" à un ministre qui est obsédé par la politique intérieure, c'est compliqué. Pour moi, il y a donc coresponsabilité : le renseignement et l'armée ont dû mettre Gaza sur la table, le politique a pu dire 'j'ai d'autres priorités', et ils n'ont pas insisté. La discussion n'est pas allée suffisamment loin pour que la menace soit prise au sérieux."
L'intervention d'un tiers puissant
Nombre d'observateurs s'accordent, par ailleurs, pour dire que le Hamas, groupe terroriste n'ayant pas les moyens ni l'organisation d'une armée structurée, n'a en aucun cas pu planifier seul une opération d'une telle ampleur. Outre la question du financement, se pose donc la question de l'appui logistique dont il a pu bénéficier à distance.
"Il fallait une grosse préparation que j'estime personnellement à un an, commente Guillaume Ancel. Tu ne lances pas plus de 1000 personnes, pour mener 25 opérations simultanées, avec une quasi-paralysie des systèmes de contrôle et de surveillance israéliens comme ça".
"On l'avait laissé un peu de côté à l'époque, poursuit-il, mais avec du recul, on peut se demander pourquoi le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a reçu Ismaël Haniyeh (chef politique du Hamas, NdlR) à Moscou pile un an avant les attaques (en septembre 2022, avant de rencontrer des responsables du Hamas à cinq nouvelles reprises, dont une dernière fois en mars 2023, NdlR). Je ne dispose pas d'éléments plus précis, mais compte tenu de la situation russe à Kherson (Ukraine) à l'époque, il se peut que la Russie ait trouvé un intérêt dans une telle opération. Et Moscou aurait, par exemple, tout à fait les moyens d'intoxiquer les services de renseignement israéliens en diffusant des fausses informations via les canaux directs et indirects."
Ce dernier point fait référence à un autre échec militaire colossal, le 7 octobre dernier : le manque flagrant de réactivité de l'armée israélienne et les longues heures nécessaires avant qu'elle n'intervienne dans les kibboutz attaqués. "Il faut une commission d'enquête, conclut-il. Mais cela ne se produira que quand la guerre sera terminée et que Netanyahou aura été sorti, parce que vous pensez bien qu'il ne va pas se tirer une balle dans le pied."
