En Allemagne, les projets secrets de "remigration" de l'extrême droite rappellent le nazisme: "Ils veulent faire du pays un État comme la Russie"
Lors d'une réunion secrète, certains de ses membres ont planifié la déportation de millions de citoyens d'origine étrangère en cas d'arrivée au pouvoir du parti Alternative pour l'Allemagne (AfD). Des révélations qui ont fait un tollé. Les manifestations se multiplient.
- Publié le 17-01-2024 à 14h57
- Mis à jour le 17-01-2024 à 15h51

Dix mille manifestants dimanche à Berlin et Potsdam, six mille lundi à Leipzig, trente mille mardi soir à Cologne, avant de nouveaux rassemblements annoncés ce week-end à Hambourg et Munich… La mobilisation contre l'extrême droite se renforce en Allemagne.
Les révélations faites le 10 janvier par le centre d'investigation Correctiv ont eu l'effet d'une petite bombe. Le 25 novembre dernier, dans un petit hôtel proche de Potsdam, des membres du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), d'une organisation ultraconservatrice du parti chrétien démocrate (CDU) ainsi que des représentants de la mouvance Identitaire se sont réunis en secret pour édifier des projets de "remigration", en cas d'arrivée au pouvoir de l'AfD. D'après Correctiv, les participants y ont débattu du déplacement, de force si nécessaire, de jusqu'à deux millions de demandeurs d'asile, d'étrangers présents sur le territoire avec des titres de séjour et d'Allemands d'origine étrangère "non assimilés".
Lors de cette rencontre, le président du groupe parlementaire de l'AfD au Parlement de Saxe-Anhalt – l'un des bastions du parti d'extrême droite – aurait prôné l'importance de "préparer le terrain" pour ce "projet de plusieurs années", via le soutien des médias sociaux et en mettant la pression au quotidien sur les personnes ciblées. D'autres éléments devraient être rendus publics ce mercredi soir par le magazine Correctiv, qui voit dans ces plans "un avant-goût de ce qui pourrait se passer si l'AfD arrivait au pouvoir. "
Une réminiscence du nazisme
Dans la foulée de ces révélations, des dizaines de milliers d'Allemands, dont le chancelier Olaf Scholz, sont descendus dans la rue ces derniers jours. "Mon mari et moi avons des origines étrangères. Si un tel plan de déplacement devait être mis en place, nous serions, nous et notre enfant, directement visés", confiait une Berlinoise ce week-end. Plusieurs associations de juristes alertent sur ce qui pourrait "rétrospectivement" constituer, une "deuxième conférence de Wannsee", en référence à cette réunion de janvier 1942 lors de laquelle les nazis ont planifié la destruction des Juifs d'Europe. À quelques kilomètres de Potsdam, là aussi.
Dans la classe politique aussi, le tollé est immense. "Ils veulent faire de l'Allemagne un État comme la Russie. Ils s'y préparent systématiquement" estimait ce mercredi le vice-chancelier Robert Habeck, dans la presse allemande.
Le politologue Kai Arzheimer, de l'Université de Mayence, juge lui-aussi le scandale "incroyable" par son ampleur. "Ce projet de remigration va bien plus loin que ce que les partis européens d'extrême droite proposent, à savoir une limitation de l'immigration. Ici, on parle d'expulsions massives. D'un autre côté, pour les observateurs de l'AfD, cela n'est pas très étonnant. Elle est avec le FPÖ autrichien parmi les partis les plus à droite d'Europe", constate cet expert.
Une possible interdiction de l'AfD ?
Au cœur du scandale, l'AfD navigue pour sa part entre autodéfense et contre attaque. Pour la coprésidente du parti, Alice Weidel, si certains de ses membres ont participé à cette rencontre, c'est "à titre privé". Cette affaire serait surtout "l'un des plus grands et des plus monstrueux scandales médiatiques et politiques de la République fédérale d'Allemagne".
Consciente toutefois du danger politique, Alice Weidel s'est séparée sine die de son bras droit Roland Hartwig, présent à cette réunion. Quant au fameux thème de la remigration, la direction de l'AfD confirme sa présence dans les différents programmes du parti mais en limite sa portée au retour des demandeurs d'asile "une fois la paix revenue dans leurs pays d'origine". L'AfD maintient même le cap, rappelant sur les médias sociaux que "la remigration est indispensable".
Pris très au sérieux par les adversaires politiques de l'AfD, ce scandale fera l'objet d'une session parlementaire ce jeudi au Bundestag lors de laquelle la question d'une possible interdiction de ce parti d'extrême droite devrait être évoquée. Deux pétitions en ce sens engrangent des dizaines de milliers de nouvelles signatures depuis une semaine. Une autre, demandant que Björn Höcke, le chef de l'AfD en Thuringe et leader de l'aile la plus radicale, soit déchu de ses droits civiques, en a récolté 900 000 en quelques jours. Une interdiction de l'AfD, si elle devait être lancée, ne devrait néanmoins pas aboutir avant les élections régionales de cet automne, en Thuringe, Saxe-Anhalt et en Saxe. Trois régions où ce parti est crédité de plus de 30 % des intentions de vote. Rien ne dit non plus que ce dernier scandale affaiblira ce parti. Le dernier sondage, en date de ce mardi, place l'AfD à 23 % au niveau national.