En Allemagne, le cordon sanitaire autour de l'extrême droite en passe de tomber : "Un tabou sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale"
La droite chrétienne-démocrate allemande veut durcir la politique migratoire, en s'appuyant s'il le faut sur le soutien du parti d'extrême droite AfD lors du vote parlementaire. Ce serait une première. La gauche crie au scandale.
- Publié le 28-01-2025 à 19h04

Cette semaine pourrait s'avérer historique en Allemagne. Pour la première fois en effet, un texte de loi et deux résolutions présentées par la droite démocratique pourraient être votés au Bundestag avec le soutien de l'extrême droite. Le cordon sanitaire habituellement observé face au parti Alternative pour l'Allemagne (AfD) pourrait donc tomber.
À l'origine de cette polémique se trouve l'attaque au couteau d'Aschaffenburg du 22 janvier, commise par un demandeur d'asile débouté. Depuis cet événement, Friedrich Merz le chef de l'Union chrétienne démocrate (CDU), a présenté un plan en cinq points pour réduire l'immigration illégale et présentera deux résolutions en ce sens ce mercredi au Parlement, avant un texte de loi vendredi. Le favori des sondages et potentiel futur chancelier à l'issue des législatives anticipées du 23 février souhaite faire passer ces textes "quels que soient les soutiens politiques", c'est-à-dire, s'il le faut, avec les voix de l'extrême droite. "Un bon texte ne devient pas mauvais parce qu'il est soutenu par les mauvaises personnes" a-t-il argumenté.
Une tactique à haut risque
Accusé de briser le barrage démocratique, Friedrich Merz se défend. "Il n'y a pas de discussion (avec l'AfD, NdlR), il n'y a pas de négociations. Il n'y a pas de gouvernement en commun", a-t-il répliqué en rejetant la responsabilité de l'issue des votes à venir, sur les autres partis. De fait, Friedrich Merz n'a pas pris contact avec l'AfD pour s'assurer une majorité. Les textes ont été envoyés au SPD, aux écologistes et aux libéraux avec un but : que ces partis fassent eux-mêmes barrage à l'AfD.
Cette tactique fonctionnera-t-elle ? Du côté des sociaux-démocrates et des écologistes, la colère envers cet "ultimatum" est immense. Sur le fond, ils jugent les refoulements aux frontières proposés par la CDU, anticonstitutionnels et contraires à la législation européenne. Quant à la menace de faire passer le texte quels que soient les soutiens, elle soulève un tollé. "Friedrich Merz a l'intention de briser un tabou sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale" a cinglé Matthias Miersch, secrétaire général du SPD. "Friedrich Merz avait assuré il y a quelques semaines ne pas faire passer de loi au Bundestag avec les voix de l'AfD […]. S'il le fait avant les élections, il le fera après les élections", craint-il.
Du côté du parti extrémiste AfD, on se réjouit d'être placé au cœur des débats politiques. "Ce sont nos propositions sur la limitation de l'immigration. Nous les voterons", a résumé l'élu fédéral Bernd Baumann, en référence aux résolutions et au texte de loi de la CDU. Pour la cheffe de l'extrême droite, Alice Weidel, le "cordon sanitaire est enfin tombé".
Le souvenir de la République de Weimar
Quelle que soit l'issue des votes de cette semaine, la tactique de Friedrich Merz brise un tabou "car elle rappelle la coalition des conservateurs allemands avec les nazis durant la République de Weimar" commente le politologue Herfried Münkler. "Les propositions de Friedrich Merz rompent aussi avec l'idée centrale que la République fédérale est un État fidèle au droit, notamment européen", ajoute-t-il.
Le débat est d'autant plus virulent que la droite chrétienne-démocrate s'est régulièrement présentée comme garante du barrage démocratique contre l'AfD. En 2018, la CDU a passé une résolution interdisant "toute forme de coopération" avec elle et l'a durcie à plusieurs reprises. Quant à Friedrich Merz, il a multiplié les déclarations en faveur du cordon sanitaire. En pratique toutefois, ce barrage est fissuré depuis longtemps au niveau communal et régional, notamment dans l'est du pays. En Thuringe par exemple, la CDU, l'AfD et le FDP ont durci, ensemble, les conditions pour implanter des éoliennes et ont approuvé une baisse des impôts. Face à la pression de la base, Friedrich Merz a baissé la garde. L'été dernier, il a jugé acceptable une coopération avec l'AfD au niveau communal. La prochaine étape au niveau fédérale pourrait suivre.
Si la semaine s'annonce critique pour la crédibilité des divers partis, 65 % des Allemands se disent opposés à une alliance entre l'AfD et la droite classique. Ils sont même 73 % chez les chrétiens-démocrates de la CDU/CSU.