En Israël, les témoignages de soldats à Gaza provoquent une onde de choc : "Nous ouvrons le feu tôt le matin"
Une enquête du quotidien Haaretz confirme les faits rapportés par les ONG encore présentes dans l'enclave. Des civils palestiniens perdent quotidiennement la vie en tentant de se rendre au centre de distribution d'aide alimentaire mis en place par les autorités israéliennes avec le soutien des États-Unis.
- Publié le 02-07-2025 à 06h34

En 21 mois de guerre dans la bande de Gaza, jamais la société israélienne n'avait semblé mettre en doute son armée, malgré le décompte quotidien des civils gazaouis piégés dans l'enclave et victimes des opérations de Tsahal. Au cours des dernières semaines, plus de 549 Palestiniens sont venus s'ajouter aux 56 000 morts déjà recensés à Gaza, selon un bilan du ministère de la Santé du Hamas confirmé par les Nations unies. Ils ont trouvé la mort au cours de 19 incidents survenus aux abords des quatre centres de distribution d'aide humanitaire mis en place depuis le 27 mai, au terme de deux mois et demi de blocus total, par la très critiquée Gaza Humanitarian Fondation (GHF), mise en place par les autorités israéliennes avec le soutien des États-Unis.
Le voile opaque isolant les citoyens israéliens de la réalité à Gaza semble toutefois se déchirer ces derniers jours suite à une enquête du quotidien israélien Haaretz dans lequel figurent plusieurs témoignages de soldats de Tsahal, traduisant aux yeux de Haaretz, une "rupture totale des codes éthiques des Forces de défense israéliennes à Gaza".
Perte de la boussole morale de Tsahal
Alors que des milliers de Gazaouis se ruent chaque jour vers les rares points de distribution pour tenter de collecter un peu de nourriture, ces témoignages récoltés sous couvert d'anonymat confirment les accusations formulées par plusieurs journalistes et ONG ces dernières semaines selon lesquelles ces civils sont la cible de tirs sans sommation de l'armée israélienne. "Nous ouvrons le feu tôt le matin si quelqu'un tente de rejoindre la ligne à quelques centaines de mètres, et parfois nous le chargeons à bout portant. Alors qu'il n'y a aucun danger pour les forces armées", témoigne ainsi un soldat. Pourtant "il n'y a ni ennemi ni arme", affirme-t-il, précisant que l'opération menée par l'armée dans sa zone d'affectation a été baptisée "Opération Poisson Salé", version israélienne du jeu enfantin "Un, deux, trois, soleil".
Un autre officier fait quant à lui part de la détresse psychique de certains membres d'une armée qu'Israël et ses soutiens considèrent historiquement comme "la plus morale du monde" : "Il n'est ni éthique ni moralement acceptable que des personnes soient obligées d'atteindre, ou non, une [zone humanitaire] sous le feu des chars, des snipers et des obus de mortier."
Netanyahou crie au mensonge
Sans surprise, cette enquête est critiquée par un pan important de la société israélienne, peu encline à questionner l'action de Tsahal depuis les massacres commis par le Hamas le 7 Octobre 2023. Elle a aussi fait réagir, le soir même de sa publication, le Premier ministre Benjamin Netanyahou et son ministre de la Défense, Israel Katz, qui ont qualifié cet article de "méprisables calomnies", qualifiant le travail des journalistes du quotidien de gauche de "faussetés malveillantes".
Si l'armée n'a pas souhaité confirmer ou infirmer l'ouverture d'une enquête sur les violences dépeintes par Haaretz, elle a néanmoins indiqué lundi 30 juin qu'un des centres de distribution situé à Rafah serait "temporairement fermé" et remplacé par un nouveau centre "à proximité" du précédent.
"La faim ici n'est pas une idée abstraite"
Ce mardi 1er juillet, les ONG encore présentes dans l'enclave ont pour leur part une nouvelle fois dépeint une situation de distribution chaotique, à l'occasion d'une conférence de presse conduite par l'association "Save The Children". "Aujourd'hui encore, sur le quatrième site de distribution, ont été rapportées la mort de 7 civils ainsi que la présence de 15 blessés", a affirmé Aitor Zabalgogeazkoa, porte-parole de l'ONG Médecins sans frontières à Gaza. "L'opération militaire et politique de la Gaza Humanitarian Fondation doit être stoppée, car elle est mortelle et inefficace", a-t-il une nouvelle fois insisté.
Habitant du nord de Gaza, le porte-parole de MedGlobal, Fady Abed, a également témoigné : "L'enclave entière est entourée de zones rouges et 70 % de l'enclave est maintenant considérée comme une zone militaire, ce qui rend le danger omniprésent et les déplacements risqués". Comme les civils gazaouis, cet humanitaire a expliqué s'être rendu dans l'un des centres de distribution d'aide géré par la GHF : "J'avais besoin d'un peu de farine et je n'avais pas d'autre option. J'ai attendu des heures et j'ai dû me mettre à terre pour me protéger des tirs d'artillerie. La faim ici n'est pas une idée abstraite, elle est douloureuse et de plus en plus présente chez des milliers de Palestiniens"
Également présent sur place et lui-même déplacé à plusieurs reprises par les frappes, Amjad Shawa, coordinateur de plusieurs ONG palestiniennes, a interrompu la conférence pour livrer un message reçu de l'hôpital Al-Shifa, situé au nord de la bande de Gaza : "Dans quelques heures, Al-Shifa sera à court de carburant. Vous savez ce que cela veut dire ? Pour les vies des enfants, des nouveau-nés ?". Depuis le début de la guerre, l'hôpital Al-Shifa – autrefois le plus grand de Gaza – a été à 95 % détruit par les opérations militaires israéliennes.

