Les "faux talibés", ces enfants esclaves qui font la honte du Sénégal
Autrefois respectable, l'éducation coranique des élèves vire à l'esclavagisme d'enfants.

- Publié le 11-05-2022 à 06h34

Nous sommes bien au Sénégal, en 2022. Des enfants de la rue traînent au cœur des villes à la recherche d'un don, d'une petite pièce ou d'un bout de pain. Ce sont majoritairement des garçons de 3 à 14 ans qui sillonnent les trottoirs, les embouteillages et les gares. Leurs petits seaux en plastique et leurs vêtements crasseux les différencient des autres gamins. La tristesse dans leur regard ne trompe pas, ce sont de "faux talibés", des enfants esclaves. Ils seraient 100.000 au Sénégal, estime l'Unicef. Plus de 700.000 selon le recensement minutieux effectué par l'association Action Sénégal. Ils sont partout. Les autorités, pour la plupart, minimisent l'ampleur de ce fléau.

Faux talibés, vrai business
Un talibé est un élève qui apprend à calculer et à lire dans une école coranique, appelée daara. Dans ce système éducationnel, les sages préparent consciencieusement les écoliers à une vie spirituelle et professionnelle. Mais en parallèle à ce modèle culturel bien implanté, de faux marabouts et pseudo-maîtres coraniques misent sur la confusion des genres et la naïveté de parents analphabètes, désinformés et pauvres. Ils leur font miroiter monts et merveilles. La réalité s'avère toute autre. Ces hommes emportent les enfants des brousses pour en abuser – parfois sexuellement – et surtout pour les exploiter et s'enrichir. Leurs daaras clandestins ressemblent à des porcheries, des cages à bestiaux.
Le phénomène a commencé il y a plusieurs dizaines d'années à travers une combinaison de facteurs religieux, économiques, sociaux et éducatifs. "Il y a cinquante ans, il était très courant de pratiquer l'aumône, et de recevoir du sucre ou de la farine dans un récipient. C'est une tradition bien ancrée culturellement. L'exode rural de personnes terriblement précarisées et à 95% analphabètes a eu un écho auprès des citadins qui ont connu ces enfants talibés dans leurs villages d'enfance. Pour eux, c'est une pratique traditionnelle, ils ne voient pas la différence entre les vrais et les faux talibés, ni entre l'aumône et la mendicité forcée"témoigne la Belge Néné Camara. Cette dernière utilise ce pseudonyme au Sénégal par soucis de protection notamment après avoir été agressée par de faux marabouts. L'ASBL qu'elle préside, Action Sénégal, dénonce cet esclavagisme des temps modernes. Alors, forcément, elle dérange…

Le phénomène de trafic et de maltraitance a commencé à émerger avec les premiers parents qui, au début des années 2000, se sont inquiétés de ne plus retrouver leurs enfants qu'ils avaient confiés à des "étrangers" qui parcouraient les villages en promettant de leur offrir une bonne éducation. Derrière cet espoir d'une vie meilleure se cache une vaste escroquerie.
De l'argent ou des sévices
La quête d'argent facile a fait exploser le nombre de daaras clandestins. La tromperie, redoutable d'efficacité, s'est muée en véritable industrie permettant aux maîtres d'investir dans les secteurs immobilier et agricole. Concrètement, chaque enfant doit ramener quotidiennement une somme d'argent à son maître. En ville, ce montant oscille autour de deux euros par jour. Et pour faire fructifier le business, rien de plus simple, le maître multiplie le nombre de faux talibés qu'il maintient sous le joug de son autorité. Des maisons clandestines peuvent rassembler jusqu'à une centaine d'enfants esclaves. "On a vu que des enfants qui ne rapportaient pas assez d'argent étaient sanctionnés, battus, enchaînés ou même enfouis dans un trou de deux mètres de profondeur recouvert d'une planche de bois"se souvient Néné Camara. "Quatre enfants sont morts étouffés à l'aide de sable et de cailloux."

"Certains parents sont convaincus de la valeur de la mendicité, car ils ont aussi grandi avec cette éducation religieuse. Ils ne cautionnent pas pour autant les violences subies. D'autres parents, généralement très pauvres, se débarrassent littéralement de leurs enfants pour faire face à leurs difficultés économiques"nous indique pour sa part Evelyne Gueye, spécialiste de la protection de l'Enfant pour Unicef Sénégal. L'ampleur du phénomène n'a cessé de croître. "L'Unicef assimile cette pratique à une des pires formes de traite d'êtres humains et de violence d'enfants."L'ONG n'utilise cependant pas le terme "enfants esclaves". Sous les yeux des Sénégalais et des touristes en quête d'évasion et d'exotisme, c'est pourtant bien un trafic d'enfants esclaves qui sévit en rue. Régulièrement, les faux talibés apparaissent dans les colonnes des faits divers : maltraitance, tortures, arrestations, émeute, morts suspectes… "Les gens sont parfois extrêmement choqués et déplorent ces pratiques. Mais ces réactions s'avèrent ponctuelles. La réalité quotidienne des talibés est peu connue et malheureusement passée sous silence dans de nombreux cas"regrette Unicef Sénégal.

Une traite délicate à enrayer
Sur le terrain, Action Sénégal recense et visite – dans la mesure du possible et à l'aide de divers prétextes – les daaras clandestins afin d'aider les jeunes victimes et informer les autorités politiques et judiciaires de la réalité de ce phénomène. Ainsi, et depuis 14 ans, le procureur de la République parvient à arrêter et condamner certains faux marabouts. Mais la justice peine à prendre les auteurs de ces actes sur le fait accompli. Et les témoignages se font rares. "Les enfants ont tellement peur d'être abusés sexuellement ou fouettés encore plus violemment s'ils parlent, dès lors, ils se terrent dans le silence" constate la présidente d'Action Sénégal. "Ils sont conditionnés pour mendier et ramener de l'argent, c'est tout. C'est le fruit d'un lavage de cerveau."

Plusieurs personnalités et organisations internationales somment les autorités sénégalaises à agir efficacement contre ce fléau. Bien que le pays se soit doté de lois pour interdire la pratique de la maltraitance, la mise en danger d'autrui ou encore l'exploitation de la mendicité d'autrui, les poursuites ne donnent pas les effets escomptés. "Les auteurs sont parfois libérés après quelques jours de détention. Nous déplorons qu'il y ait si peu d'actions pour protéger ces enfants victimes d'actes inhumains ou dégradants. L'Unicef appelle les autorités à prendre davantage d'initiatives et des mesures efficaces contre ces pratiques. C'est une question très difficile tant elle touche à de nombreux aspects dans la société"reconnaît Evelyne Gueye qui plaide aussi pour une réglementation plus ferme en matière d'éducation coranique et l'adoption d'une Charte qui interdirait toute forme de châtiment corporel au sein des familles et des communautés religieuses.

Éveiller les consciences et informer les populations reculées demandent des moyens considérables. Dans ses outils de sensibilisation (spectacles, prospectus, discussions…), Action Sénégal utilise des versets du Coran, et en particulier ceux qui appellent au respect et à la protection des enfants. L'association tente notamment de convaincre les vrais marabouts de l'importance pour eux de se mobiliser contre cette traite de faux talibés. Sans stricte application des législations existantes, l'éradication des daaras clandestins prendra du temps et nécessitera beaucoup de prudence afin que cette sensibilisation ne soit pas perçue par les vrais maîtres coraniques ou les parents comme une atteinte à leurs valeurs religieuses ou à leur mode d'éducation.