Kinshasa et Kigali doivent signer la paix ce jeudi à Washington: "L'accord de Doha ne résout rien"
Un partenariat stratégique régional est aussi, et surtout, sur la table de la Maison-Blanche.
Hubert LeclercqJournaliste de la cellule "International" en charge des matières africaines
Publié le 30-11-2025 à 19h45
Kagame accuse Tshisekedi d'être "capable de tout, sauf de mesurer les conséquences"
"Donald Trump veut la signature de cet accord de paix entre les présidents congolais Félix Tshisekedi et rwandais Paul Kagame. Et quand Trump veut quelque chose, il sait mettre la pression pour l'obtenir… même si le texte est loin d'être complet et si les signataires ne sont pas très enthousiastes", sourit en coin un observateur africain de ces négociations.
Les deux présidents africains ont répondu favorablement à l'invitation pressante de leur homologue américain. Joao Lourenço, le président angolais, à la tête de l'Union africaine (UA), Faure Gnassingbé, le président togolais, médiateur de la crise congolaise désigné par l'UA, devraient aussi être de la partie. L'émir du Qatar Tamim Bin Hamad al Thani, dont le pays a joué un rôle moteur dans les difficiles négociations entre Kinshasa et les rebelles de l'AFC/M23 qui occupent une large partie des deux Kivu, est aussi attendu. Les Européens, longtemps incontournables dans la région, brilleront par leur absence.
Paul Kagame et Félix Tshisekedi doivent signer un accord de paix qui a déjà été paraphé dans ses grandes lignes au mois de juin dernier par les ministres des Affaires étrangères des deux pays. Ils sont aussi attendus pour un accord-cadre d'intégration économique qui doit permettre d'importants investissements de la part de sociétés américaines dans la perspective d'assurer le traitement et la sécurisation de la chaîne d'approvisionnement des matières premières critiques dont ont cruellement besoin les États-Unis dans la course aux développements des technologies de pointe (communications, défense, transition écologique…). Un secteur dans lequel la Chine dispose aujourd'hui d'une avance considérable sur les États-Unis.
Ces derniers temps, le président congolais Félix Tshisekedi se montre moins enthousiaste à l'idée de ce passage par le Bureau ovale. Pourtant, à l'origine, c'est lui qui a tendu la main vers les États-Unis. Il espérait alors pouvoir négocier la stabilité de son pays, la mise en accusation du Rwanda pour son soutien à l'AFC/M23 et donc, la survie de son régime, en échange de la fourniture de ces matières premières aux Américains qui tentaient alors ce type de "marché" avec le président ukrainien.
Mais tout ne s'est pas déroulé comme l'espérait le président congolais, incapable de fournir un service clé sur porte aux Américains, faute de sécurité, bien entendu, mais aussi par manque d'infrastructures (route, électricité). Un sous-développement patent qui interdit toute autonomie économique de la République démocratique du Congo. Un constat qui a remis le Rwanda au cœur de cette négociation.
Quel impact réel ?
L'impact de la signature de ces accords sous le regard de Donald Trump laisse perplexe tous les observateurs. L'exemple de l'accord-cadre obtenu au forceps entre rebelles et gouvernement congolais à Doha, le 15 novembre dernier, est dans toutes les têtes. L'encre n'était pas sèche au Qatar que les affrontements ont redoublé d'intensité entre ll'AFC/M23 et l'armée congolaise, essentiellement représentée sur le terrain par les wazalendo ("patriotes"), d'ex-milices criminelles rhabillées et armées par Kinshasa, et, au Sud-Kivu, par l'armée burundaise.
"L'accord de Doha ne résout rien", nous expliquait au lendemain de la signature, un diplomate africain qui jette, aujourd'hui, le même regard sur ce qui sera signé à Washington.
Le texte de l'accord de paix est surtout regardé comme un accord économique voulu par les Américains. Le "Regional Economic Integration Framework" qui est au centre des tractations vise essentiellement à mettre en commun les richesses de la région des Grands lacs (or, coltan, étain, tantale), à garantir la circulation transfrontalière des minerais et la création d'un hub financier et logistique au Rwanda, déjà partenaire économique du Qatar pour devenir une plateforme régionale.
La question de la paix, elle, est loin d'être résolue. Pour Kinshasa, l'accord de paix de Washington doit passer par un retrait effectif des troupes rwandaises de la RDC. Pour Kigali, rien ne se fera si Kinshasa ne neutralise par les FDLR, ces "héritiers" des génocidaires Hutus rwandais devenus des maillons essentiels dans l'appareil militaire congolais. À quelques jours du rendez-vous de Washington, rien n'est réglé sur cette question et sans avancée sur ce point, aucune amélioration n'est à attendre sur le terrain militaire.
Kigali sourit, Kinshasa grimace
Aucune pression ne se dessine à Washington sur les rebelles qui contrôlent la plus grande partie des Kivu. Les Rwandais, eux, deviennent des partenaires économiques essentiels et officiels pour Washington. Kinshasa, de son côté, est obligé de s'asseoir à côté de Kagame pour l'autoriser à traiter les minerais issus du Congo, tout en ne récupérant aucun territoire et en devant faire face à l'avancée soutenue ces derniers jours des rebelles à la fois dans le Nord et le Sud-Kivu. Après avoir joué les matamores, Tshisekedi sera bien en peine d'expliquer cette séquence à une population qui ne peut que constater la dégradation constante de son quotidien malgré les discours du pouvoir.
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.