"Un point de bascule": Mark Zuckerberg acte la soumission des géants de la Tech à Donald Trump
Le patron de Meta supprime le "fact-checking" de Facebook et Instagram. Un signe de plus du renoncement des patrons de la Tech à poursuivre leur opposition à Donald Trump. Au risque de favoriser la désinformation à un niveau inégalé.

- Publié le 08-01-2025 à 18h40
- Mis à jour le 08-01-2025 à 18h58

Alors que, de ce côté de l'Atlantique, on commémore les attentats de "Charlie Hebdo" en revendiquant plus que jamais le droit à la liberté d'expression, l'exercice de celle-ci suscite, aux États-Unis, de plus en plus d'interrogations. Dernier coup de semonce en date, la décision du patron de Meta (Facebook, Instagram et WhatsApp), Mark Zuckerberg, de supprimer son programme de vérification des faits ("fact-checking").
"Les vérificateurs ont été trop orientés politiquement et ont davantage contribué à réduire la confiance qu'ils ne l'ont améliorée, en particulier aux États-Unis", estime Zuckerberg dans un communiqué publié mardi sur les réseaux sociaux. Le travail des vérificateurs sera remplacé par des "notes de la communauté" telles qu'elles existent déjà sur X, depuis le rachat de Twitter par Elon Musk. Ce dernier a sans surprise salué la décision, en la qualifiant de "cool".
"Un point de bascule"
Mark Zuckerberg se dit convaincu de servir ainsi la cause de la liberté d'expression, en invoquant "le point de bascule culturel" que représente, selon lui, l'élection de Donald Trump, et qu'il interprète visiblement comme le rejet des entraves mises à la circulation des idées. Le patron de Meta a annoncé, dans la foulée, vouloir "mettre fin à un certain nombre de limites concernant des sujets comme l'immigration ou le genre".
Il n'en est pas moins évident que la réforme s'inscrit dans un mouvement plus large qui voit les grands noms de la Tech américaine reconsidérer leurs relations, jadis houleuses, avec Donald Trump, dans le sens d'un réalignement que d'aucuns assimilent à une forme d'allégeance.
Zuckerberg en prison
C'est particulièrement le cas de Meta, qui vient d'appeler deux proches du président élu à siéger à son conseil d'administration : Dana White, le sulfureux patron de l'association américaine d'arts martiaux mixtes (MMA) Ultimate Fighting Championship, et Joel Kaplan, un avocat et lobbyiste qui déclarait récemment que "trop de contenus sans danger ont été censurés, trop de personnes ont été enfermées injustement dans la prison de Facebook".
De prison, il était singulièrement question pour Mark Zuckerberg, puisque Donald Trump avait jadis menacé de l'envoyer derrière les barreaux pour avoir prétendument influencé l'issue de l'élection présidentielle de 2020. Il est vrai que le patron de Meta avait banni Trump de Facebook pendant deux ans après l'assaut sanglant du Capitole, dont on vient d'observer, ce 6 janvier, le quatrième anniversaire.
Les charmes du Texas
C'est un épisode que Zuckerberg est manifestement pressé de faire oublier. Il est allé dîner avec Donald Trump, fin novembre, dans sa résidence de Mar-a-Lago en Floride. L'occasion, pour lui, de présenter la réorganisation de ses réseaux sociaux, laquelle inclura aussi le déménagement des équipes "confiance et sécurité" de Meta de la Californie vers le Texas, un État passablement moins progressiste. Ce faisant, ne craint pas d'assurer Mark Zuckerberg, il y aura "moins d'inquiétude à avoir sur le parti pris éventuel" des personnes impliquées.
Si le patron de Meta peut être préoccupé par son sort personnel, il doit aussi veiller à la prospérité de ses entreprises en ne laissant pas ses concurrents courtiser le futur Président à ses dépens. Nul n'a oublié la déconvenue de Jeff Bezos quand, en 2019, durant le premier mandat de Donald Trump, le Pentagone avait octroyé un contrat de 10 milliards de dollars à Microsoft, plutôt qu'à Amazon. Un choix qui avait toutes les apparences de représailles exercées à l'encontre de celui qui est aussi le propriétaire du "Washington Post", un journal qui n'a jamais ménagé ses critiques à l'encontre de Trump.
Aussi les géants de la Tech rivalisent-ils de générosité pour s'assurer les bonnes grâces de Donald Trump. Avec une belle harmonie, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos, mais aussi Sam Altman, le patron d'OpenAI, ont tous versé un million de dollars dans les coffres de l'organisation de la cérémonie d'investiture du Président, le 20 janvier. Par comparaison, Amazon n'avait déboursé que 276 000 dollars pour la prestation de serment de Joe Biden et 58 000 à peine pour celle de Trump en 2017. Meta n'avait rien donné.
Un geste surtout symbolique
Pour des sociétés qui brassent des milliards de dollars, cette contribution financière est insignifiante et relève plus du geste symbolique, destiné à montrer patte blanche au nouveau locataire de la Maison-Blanche. Une mesure de précaution à la fois individuelle et collective. Il faut à la fois convaincre le Président de ne pas interférer dans un secteur technologique qui rêve de dérégulation, et le persuader de ne pas fausser la concurrence en favorisant ses protégés (Musk et Bezos sont, par exemple, des rivaux dans l'industrie spatiale à travers leurs sociétés SpaceX et Blue Origin).
Que de grandes entreprises cherchent à obtenir les faveurs du pouvoir politique n'a rien d'exceptionnel – toutes ont d'ailleurs un département chargé des relations avec le gouvernement. Ce qui est nouveau, soulignait sur les ondes de la radio publique NPR Margaret O'Mara, historienne à l'Université de Washington, c'est la publicité qui est donnée à un processus d'ordinaire très discret.
Vives tensions dans la presse
Et sans doute aussi son impact sur la presse et la désinformation. Déjà, Jeff Bezos, rompant avec la tradition, avait empêché le "Post"de soutenir officiellement un candidat durant la campagne présidentielle. Le "Los Angeles Times" avait pris la même posture. Il vient à présent de censurer une caricaturiste, qui a démissionné dans la foulée : son dessin représentait les patrons de la Tech agenouillés devant un buste de Donald Trump, à qui ils payaient tribut, des sacs de billets à la main.
La tension est à son comble dans la rédaction du cinquième plus grand quotidien américain. Au désespoir des journalistes effarés, le patron du "L. A. Times", Patrick Soon-Shiong, veut y utiliser l'intelligence artificielle pour mesurer… le "degré d'objectivité" des articles. Avec un dispositif permettant au lecteur mécontent d'obtenir sur-le-champ une version du texte plus conforme à ses attentes.
