Pourquoi Donald Trump veut-il une armée à sa botte?
Le président américain n'a pas tardé à mener les purges qu'il avait promises, sacrifiant le chef d'état-major général au mépris d'un usage établi. La motivation est idéologique, mais elle vise également à garantir une soumission totale des militaires.

- Publié le 25-02-2025 à 06h59
- Mis à jour le 25-02-2025 à 08h01

Le limogeage de six hauts responsables de l'armée américaine, dont le chef d'état-major général, Charles Q. Brown Jr, a brutalement matérialisé la volonté de Donald Trump de placer partout des gens à sa dévotion, en menant tambour battant les purges qu'il avait promises durant sa campagne électorale. Si, ce faisant, le président américain, qui est aussi le commandant en chef des forces armées, est dans son droit, estiment les experts, il n'en prend pas moins le risque de politiser une institution qui a toujours eu vocation à rester neutre, et de créer une dangereuse crise de confiance entre les pouvoirs civil et militaire, de nature à affaiblir la compétence des hiérarchies et à miner le moral des troupes.
Outre le général Brown, qui était seulement le second Afro-Américain, après Colin Powell, à diriger l'état-major, Donad Trump a écarté l'amirale Lisa Franchetti, première femme à commander la marine américaine, et le général James Slife, numéro deux de la force aérienne, ainsi que les avocats en chef de l'armée de terre, de l'aviation et des forces navales. Le nouveau secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, s'est, pour sa part, séparé de son principal conseiller militaire, Jennifer Short, générale dans la force aérienne.
Deux précédents mémorables
Dans l'entourage de Donald Trump, on souligne que le Président a toute autorité pour remplacer qui il veut, y compris des généraux respectés. On rappelle deux précédents mémorables, démocrates de surcroît : Harry Truman, qui avait remercié Douglas McArthur, héros pourtant de la Seconde Guerre mondiale, en mars 1951, et Barack Obama, qui avait accepté la démission de Stanley McChrystal, en juillet 2010, bien qu'il fût crédité de l'élimination d'Abou Moussab Al-Zarqaoui, le chef d'Al Qaeda en Irak.
Les contextes étaient, toutefois, très différents. McArthur entendait mener la guerre de Corée autrement que ne le souhaitait le Président : il voulait bombarder le territoire chinois et agiter la menace de l'arme nucléaire. Quant à McChrystal, il avait publiquement désapprouvé la stratégie en Afghanistan, où il commandait les forces américaines, en attaquant plusieurs personnalités de l'Administration Obama dont le vice-président Joe Biden.
Hormis dans l'hypothèse de profondes divergences comme celles-là, il est de tradition qu'un chef d'état-major général ne soit pas congédié pour le seul motif qu'il ne partage pas les idées du Président. C'est pourquoi son mandat de quatre ans est calculé pour chevaucher deux mandats présidentiels, avec la perspective de servir deux présidents, parfois issus de partis opposés. Nommé par George W. Bush en avril 2007, George William Casey continua ainsi sous Barack Obama jusqu'en avril 2011.
"Je tuerai pour vous, Monsieur"
Rien n'empêche, toutefois, de déroger à l'usage établi, tout comme le Président peut aussi contourner l'obligation de placer à la tête de l'état-major général une personnalité qui a déjà exercé un commandement au plus haut niveau. C'est précisément le cas pour le successeur désigné du général Brown, Dan "Razin" Caine", un général… parti à la retraite le mois dernier et qui n'a pas le profil requis (sa nomination devra encore être avalisée par le Sénat). Tout au plus Caine présente-t-il l'avantage d'avoir dirigé les Opérations spéciales en Irak (lesquelles associent toutes les composantes de l'armée), et c'est justement en le rencontrant à Bagdad, lors de son premier mandat, que Donald Trump fut impressionné par celui qui lui aurait dit : "Je tuerai pour vous, Monsieur". Une déclaration apparemment apocryphe, mais dont Trump se délecte.
Charles Brown n'avait pas les mêmes dispositions. D'abord, il défendait les programmes DEI ("Diversity, Equity, Inclusion") visant à faciliter le recrutement des minorités dans l'armée, mais contre lesquels Donald Trump est en guerre. Ensuite, il n'aurait pas facilement souscrit aux missions que le Président assigne aux militaires. Passe encore l'idée de les déployer sur la frontière avec le Mexique pour endiguer l'immigration et les trafics. En revanche, faire donner la troupe pour réprimer des mouvements de contestation, en invoquant l'"Insurrection Act" de 1807 comme Trump l'exigea vainement au cours de l'été 2020, voilà un pas que le général Brown n'était certainement pas prêt à franchir.
Obéir à des ordres illégaux
La sélection des responsables de l'armée en fonction de leur loyauté envers le Président, et de la soumission qui est par conséquent exigée d'eux, alors qu'ils sont censés obéir avant tout à la Constitution, conduit à s'interroger sur l'attitude qu'ils adopteront si, d'aventure, ils sont amenés à obéir à des ordres illégaux. Interrogé à ce sujet lors de son audition au Sénat, Pete Hegseth a esquivé en affirmant qu'il ne pouvait pas imaginer Donald Trump ordonnant une action illégale.
Tous les observateurs ne partagent pas cette conviction. D'aucuns s'interrogent, dans la foulée, sur les raisons qui poussent le Président à resserrer ainsi son contrôle sur l'armée. Dans le climat d'hystérie actuel, certains vont jusqu'à suspecter Donald Trump d'imaginer un éventuel coup d'État militaire. Pour le maintenir au pouvoir ou pour l'en évincer ? Toutes les suppositions semblent pareillement plausibles.