Au Mexique, le succès des narcocorridos, chansons à la gloire des narcotrafiquants
Plusieurs États ont interdit ces chants. Une décision qui passe mal auprès du public.
- Publié le 16-05-2025 à 14h14

Les torsades bleu et rouge tournent dans leurs tubes transparents et rendent le salon identifiable depuis le coin de la rue. Au rez-de-chaussée d'un immeuble décrépi d'Iztapalapa, quartier populaire de Mexico, Ricky Santo délimite délicatement la barbe de son client à l'aide de sa tondeuse. Rien n'entame sa concentration, pas même l'énorme enceinte dont les basses font vibrer tout le local de cinq mètres carrés. Distraitement, le jeune Mexicain fredonne les paroles d'une chanson qu'il connaît visiblement par cœur. "Je suis le propriétaire de l'arène, le seigneur des coqs. Un salut à tous mes gars, qui, notez-le bien, sont membres des quatre lettres qui forment le cartel du seigneur des coqs."
Derrière les notes entraînantes d'accordéon et de bajoloche, guitare typique du Mexique, la référence est sans équivoque : la chanson présente Nemeso Oseguera Cervantes, alias El Mencho, chef du CJNG, le cartel de Jalisco Nouvelle Génération, l'un des plus puissants du Mexique. Ce narcotrafiquant, bien qu'au sommet de la liste des criminels les plus recherchés par les États-Unis, n'est pas le seul à avoir une chanson à sa gloire. Les "narcocorridos", nom donné à ce genre musical qui romantise les cartels et leurs chefs, dressent par centaines les portraits des plus grandes figures du trafic de drogue mexicain. Et ils cumulent plusieurs centaines de millions d'écoutes sur les plateformes de musique. "Ce sont des musiques joyeuses, qui font danser. On les écoute quand on fait la fête", explique Ricky Santos en souriant.
Mais là où le jeune barbier ne voit qu'une mélodie entraînante, d'autres y trouvent le spectacle d'une douleur profonde. Il y a quelques semaines, un groupe spécialisé dans les narcocorridos, Los Alegres del Barranco, a interprété une chanson à la gloire du "Mencho" et diffusé des photos du chef du CJNG lors d'un concert dans le Jalisco, dans l'ouest du pays. À quelques kilomètres de là, un camp d'extermination tenu par ce même cartel avait été localisé quelques jours auparavant. Les restes calcinés de plus de 200 personnes ont été identifiés dans des fosses communes, et les familles dévastées n'ont pas supporté un tel hommage au responsable de ce camp macabre. Depuis, plusieurs États du Mexique ont décidé d'interdire la diffusion des narcocorridos au grand public.
L'interdiction, une mauvaise idée
"Interdire n'est pas suffisant et, de toute façon, ça ne fonctionnera pas, assure Juan Carlos Ramírez-Pimienta, historien à l'Université de San Diego et expert en narcocorridos. N'importe quel adulte a le droit d'écouter la musique qu'il veut, peu importe le message qu'elle cache. En l'interdisant, l'effet inverse risque de se produire, ils pourraient avoir encore plus de succès." En effet, lors d'un concert donné pendant la foire de Texcoco, dans l'État de Mexico, un chanteur a respecté l'interdiction et refusé d'interpréter ses "narcocorridos". La réponse du public n'a pas tardé : les spectateurs en colère ont jeté toute sorte d'objets sur l'artiste, avant de rejoindre la scène et de tout saccager avec violence. Un épisode condamné par la présidente du Mexique qui préfère opter pour une "régulation" de ce genre musical. "Il faut construire un consensus social en opposition aux contenus qui font l'apologie de la violence, des drogues ou de la misogynie, a déclaré Claudia Sheinbaum. Je fais référence aux chansons, mais aussi aux séries télévisées et à toute la culture construite sur l'apologie du narcotrafic."
Réguler la culture populaire ? Impossible et inutile, s'oppose Juan Carlos Ramírez-Pimienta. Ce faisant, "on se concentre sur le symptôme et oublie la maladie, métaphorise l'expert. Les corridos ont toujours réagi au contexte historique. Au Mexique, en 1910, il y a eu la révolution et, une fois qu'elle fut passée, des corridos ont été écrits pour raconter les exploits de guerre. Ce ne fut pas l'inverse, ce n'est pas un corrido qui a déclenché la révolution." Pourtant, ce sont bien les narcocorridos qui sont régulièrement dans le viseur de l'État mexicain. "Ils utilisent cet éternel débat pour détourner l'attention de ce camp d'extermination, pointe Juan Carlos Ramírez-Pimienta. On ne parle plus que de narcocorridos et on oublie le vrai problème : trouver et combattre ce qui est vraiment à l'origine de ce camp d'extermination. Dans les discours du gouvernement, le mot narcotrafic est remplacé par narcocorrido ou narcoculture. Ils disent 'On va combattre la narcoculture', et ne disent plus 'On va combattre le narcotrafic'."
Au cœur d'Iztapalapa, l'après-midi défile et les clients s'enchaînent dans le salon de Ricky Santo. L'enceinte crache toujours sa musique à plein volume, les corridos ont laissé place au rap. "Cette chanson-là, c'est de moi, annonce fièrement le jeune barbier. J'ai commencé il n'y a pas longtemps et, pour l'instant, je ne fais que du rap. La prochaine étape, ça sera peut-être les narcocorridos."
