À Jasper, un an après l'incendie, la lente reconstruction d'une ville traumatisée: "Nous sommes toujours en deuil"
Un an après avoir été ravagée par un incendie, Jasper, haut lieu touristique des Rocheuses canadiennes, panse difficilement ses plaies. Entre relogement précaire, traumatismes psychologiques et lente reprise économique, la petite ville apprend à se reconstruire au rythme des saisons et des chantiers.

- Publié le 19-07-2025 à 19h58

Présent ou absent, tout le monde se souvient du 22 juillet 2024 à Jasper. Trois éclairs sont tombés dans la vallée, la forêt s'est embrasée et, en trois heures, l'ordre d'évacuation a été donné. Seuls les pompiers et une poignée de récalcitrants sont restés, tandis que les autres ont pris la dernière route encore accessible, pendant que ceux qui étaient au loin s'inquiétaient.
Ce soir-là, près de 25 000 personnes sont parties en catastrophe. Perchée dans les montagnes Rocheuses, Jasper ne compte pourtant que 5 000 habitants mais, au cœur de l'été, elle avait fait le plein de campeurs, de randonneurs et de saisonniers.
Deux jours plus tard, les pompiers et les mesures coupe-feu ont arrêté les flammes aux portes de la ville, mais c'est "une pluie de braises", portée par des rafales à plus de 150 km/h, qui s'est abattue sur les toits et a emporté 352 bâtiments – soit un tiers des édifices et plus de 1 000 logements – ainsi que deux hôtels et deux des quatre stations-service.
Un an plus tard, la communauté mesure l'ampleur de la reconstruction qui s'annonce. Haut lieu touristique canadien, Jasper est devenue la ville symbole d'un pays confronté à des feux de plus en plus intenses et incontrôlables.
Cette année encore, plus de 30 000 personnes ont dû être évacuées dans cinq provinces du centre et de l'ouest au printemps. Le Manitoba a déclaré l'état d'urgence pour la deuxième fois et évacué de nouveaux habitants ces derniers jours.
Quelque 4,7 millions d'hectares – soit une fois et demie la taille de la Belgique ! – étaient partis en fumée en date du 18 juillet. Et le décompte est loin d'être terminé. Le total de l'an dernier (5,1 millions d'ha) devrait donc être dépassé prochainement et on se dirige vers l'une des pires années depuis que la comptabilité de ces feux est tenue. Le Canada comprend petit à petit que chaque été sera rythmé par les incendies, les évacuations et la destruction de zones rurales.
Un relogement temporaire
Après plus de six mois passés à l'hôtel, Tracy Hahn a pu accéder à un demi-mobile home aménagé. "C'est comme un camping de luxe : on a l'air conditionné, c'est isolé et on rencontre de nouveaux voisins", sourit cette Jaspéroise de 54 ans, tour à tour cuisinière, dessinatrice, vendeuse sur les marchés et actuellement à la recherche d'un emploi comme guide à vélo. L'appartement qu'elle louait tient encore debout, mais l'immeuble a été endommagé et l'intérieur est contaminé d'amiante brûlé. Avec son compagnon, elle devrait rester au village provisoire de la Croix-Rouge pendant deux ans, moyennant un loyer de 1 000 dollars canadiens (630 euros).
Chaque petit détail compte : les prises "nombreuses", le barbecue encastré dans la paroi extérieure, le récent raccordement à l'eau courante, la plantation de gazon, l'aménagement d'un dallage à la place des graviers. "C'est de plus en plus vivable", dit-elle. Comme 400 autres foyers, Tracy Hahn bénéficie d'un relogement temporaire, tandis que 240 ménages attendent encore une solution transitoire.

Malgré l'absence de décharge dans le parc national, les débris ont été enlevés sur 99 % des terrains et la reconstruction n'a débuté que pour une poignée d'immeubles. Un long chemin administratif et financier attend les habitants : permis d'évacuer les gravats, assurances, étude de la contamination des sols, trouver un entrepreneur, obtenir un permis de bâtir… Un tortueux itinéraire que ne comprend que trop bien le maire Richard Ireland… qui a lui-même perdu sa maison et "les souvenirs" qu'elle contenait. Il les évoque avec une pointe d'émotion dans la voix.
Il est "impossible de généraliser la situation, car il y a de plus en plus de différences entre ce que chacun vit", constate-t-il. Certains ont retrouvé leur maison intacte, d'autres ont tout perdu : logement, voiture, commerce, emploi. "Quelques-uns n'ont plus l'ambition de reconstruire" et s'en vont.
Malgré les importants dégâts, Richard Ireland juge néanmoins que le plan de protection a "plutôt réussi", notamment grâce à la priorisation des infrastructures critiques. "Si la station d'épuration avait été détruite, personne n'aurait pu revenir", souligne-t-il par exemple. Le plan d'intervention avait d'ailleurs été mis à jour à l'automne précédent.
Quelques-uns n'ont plus l'ambition de reconstruire.
Malheureusement, "tous les bâtiments n'étaient pas FireSmart", relève le capitaine des pompiers Matthew Conte, qui n'a jamais quitté la ville. Depuis une vingtaine d'années, le programme "Intelli-feu" (en français) encourage l'utilisation de matériaux non inflammables et l'entretien des terrains pour limiter la propagation du feu. "Désormais, il y a un débat pour savoir s'il faut y arriver par l'éducation ou l'imposer", glisse Matthew Conte, sans se prononcer. Comme d'autres pompiers, lui aussi a perdu son habitation ; il a été réinstallé depuis dans des logements municipaux.

"C'est toute l'ironie de ce feu, il nous enseigne qu'il faut tout faire pour se protéger. Et, en même temps, on ne pouvait rien faire ce jour-là pour l'empêcher", théorise Douglas Olthof, fonctionnaire municipal qui gère le Centre de coordination du rétablissement de Jasper avec le gouvernement canadien. Aujourd'hui, Jasper veut se reconstruire, mais les défis sont nombreux : reloger les habitants, mais aussi héberger la main-d'œuvre nécessaire aux chantiers, alors que la ville la plus proche est à 80 km, ajouter des normes antifeu aux bâtiments, alors que les assurances couvrent souvent une reconstruction à l'identique.
Pour la santé de la forêt, c'est fantastique.
À quelques minutes des dégâts, au milieu d'arbres calcinés qui sentent encore légèrement le brûlé, l'enthousiasme de Marcia Dewandel détonne. "Pour la santé de la forêt, c'est fantastique", explique la spécialiste en restauration pour le parc national de Jasper. "C'est comme un grand nettoyage."
Avec le temps, les épines et les feuilles devenaient si épaisses qu'elles ne laissaient presque plus passer le soleil et la végétation au niveau du sol en pâtissait. "La nature revient plus vite que je ne l'aurais imaginé", pointe-t-elle. Une remarque valable aussi bien pour l'herbe au vert éclatant, les fleurs de montagne, la légionnaire noire – une espèce de chenille qui prospère dans les environnements brûlés – ou les crottes d'ours, qu'elle distingue à la fourrure qui les recouvre. D'ailleurs, les peuples autochtones procédaient à des brûlages préventifs et maîtrisés, un savoir-faire dont les autorités canadiennes veulent de plus en plus s'inspirer.
"Toujours en deuil…"
Mais dans la ville, au-delà de la reconstruction matérielle, c'est la santé mentale qui préoccupe. "Nous sommes toujours en deuil", dit Tracy Hahn. Des affiches rappellent aux visiteurs qu'ils entrent dans une communauté traumatisée. "La reconstruction économique est en route, mais la reconstruction sociale prendra peut-être cinq ans et les effets psychologiques seront à vie", résume le maire.
La Jasper Community Team Society, un groupe de soutien au bien-être des habitants depuis 2004, a vu son rôle transformé après avoir récolté deux millions de dollars canadiens (1,3 million d'euros) de dons. Son directeur, Tristan Tomkins, un ancien saisonnier anglais qui a bourlingué à travers le monde avant de se poser à Jasper il y a une dizaine d'années, où il est devenu pompier volontaire, souligne l'importance maintenant d'anticiper un soutien sur le long terme, qu'il soit financier, médical ou social. "Après l'incendie, des personnes du monde entier nous ont aidés. Mais ce sera un défi à long terme, car nous avons encore besoin de beaucoup de choses et il y a d'autres catastrophes ici ou dans le monde", prévient-il. Lui-même peut parler des vertus de sa thérapie, suivie loin à Edmonton, après que sa fille de quatre ans eut peur pour lui pendant l'incendie.
À défaut d'avoir des thérapeutes, le programme de rétablissement de Jasper a déjà formé 40 habitants au soutien psychologique, y compris à la prévention du suicide. "Jasper est une communauté soudée. On partage tous cette expérience", décrit Douglas Olthof.

Matthew Conte, de son côté, multiplie les interventions dans d'autres communes exposées aux feux et répète un conseil simple : "Faites la liste des objets que vous emporterez". Les objets de valeur auxquels on ne pense pas dans l'urgence, mais aussi ceux de valeur sentimentale. Comme ce collier que n'a pas emporté son épouse, alors qu'il contenait les cendres de sa mère.
Pendant ce temps, des Jaspérois s'interrogent désormais : reconstruire une maison, est-ce vraiment retrouver "sa" maison et toutes les bonnes choses qui y étaient associées ?