Bolsonaro face à la justice, le procès historique d'une tentative de coup d'État: "Ma vie est déjà finie…"
L'ancien président d'extrême droite sera jugé à partir de ce mardi et risque jusqu'à 43 ans de prison.
- Publié le 01-09-2025 à 14h25
- Mis à jour le 01-09-2025 à 14h54

La poignée de proches ayant pu le voir décrit Jair Bolsonaro comme "déprimé", parfois en larmes. À un allié politique, il aurait confié : "Ma vie est déjà finie". Voilà presque un mois que l'ex-président brésilien d'extrême droite vit cloîtré dans sa maison de 400m² avec piscine, dans un luxueux quartier fermé à une dizaine de kilomètres du centre de Brasília, où il a été assigné à résidence après avoir bravé l'interdiction de la justice d'utiliser les réseaux sociaux.
Déjà privé de passeport et contraint depuis mi-juillet de porter un bracelet électronique, il ne peut désormais plus utiliser de téléphone portable. Quant aux visites, elles sont limitées à celles de ses avocats ou, sur autorisation, des membres de sa famille ou du Parti libéral, dont il reste le président d'honneur. S'ajoute, depuis cette semaine, une surveillance policière permanente de son domicile afin de prévenir toute tentative de fuite à l'approche de son rendez-vous déterminant avec la justice.
Il risque jusqu'à 43 ans de prison
À partir de ce mardi 2 septembre, les cinq juges du Tribunal suprême brésilien (STF) entament en effet la phase finale du procès de l'ancien dirigeant de 70 ans, poursuivi pour avoir tenté de se maintenir au pouvoir par la force après sa courte défaite à la présidentielle d'octobre 2022 face à son successeur de gauche, Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula. L'ex-capitaine de réserve est accusé d'avoir été à la tête d'une organisation criminelle qui aurait orchestré la tentative de coup d'État, et encourt jusqu'à 43 ans de prison. Il pourra faire appel
S'il nie en bloc toute tentative de putsch, Jair Bolsonaro, entendu début juin par le STF, a admis avoir étudié les "options possibles" avec des hauts gradés pour rester à la tête du pays, tout en respectant le "cadre de la Constitution". L'ancien dirigeant ne sera pas seul sur le banc des accusés : à ses côtés comparaîtront les sept autres membres de ce que la justice considère être le "noyau dur" du complot putschiste, dont d'anciens ministres et haut gradés militaires. Au total, une trentaine d'accusés seront jugés par la plus haute juridiction du pays.
Selon le parquet, la préparation du coup d'État remonte à un an avant la présidentielle, avec le lancement d'une vaste campagne de désinformation pour discréditer, sans preuves, la fiabilité des urnes électroniques. Après sa défaite électorale, Jair Bolsonaro et des proches alliés ont continué de propager l'idée d'une fraude, malgré les rapports du ministère de la Défense confirmant l'intégrité du vote. En parallèle, un projet de décret visant à instaurer un état de siège et convoquer de nouvelles élections aurait été présenté par le président sortant aux chefs des forces armées, sans obtenir de franche adhésion.
Assassinats en préparation
Jair Bolsonaro aurait en outre eu connaissance du plan élaboré par certains militaires des forces spéciales pour assassiner Lula, son vice-président élu Geraldo Alckmin et le juge Alexandre de Moraes, alors président du Tribunal supérieur électoral et aujourd'hui en charge du procès à la Cour suprême. D'après l'accusation, ce complot – confirmé en juillet dernier par un ex-général, à l'époque numéro deux du cabinet présidentiel – n'a pas été mené à terme, faute de soutien du haut commandement militaire.
Le dernier acte de cette trame supposée a été la mobilisation des partisans de Jair Bolsonaro, encouragés à se regrouper devant les casernes du pays pour réclamer, sans succès, une intervention militaire. Cette agitation a atteint son paroxysme le 8 janvier 2023, lorsque des milliers de manifestants ont pris d'assaut et saccagé les sièges des institutions à Brasília, une semaine après l'investiture de Lula.
"Il est presque certain que Jair Bolsonaro sera condamné", affirme Daniela Costanzo, chercheuse en sciences politiques au sein du Centre brésilien d'analyse et de planification (Cebrap). "Les preuves sont très solides et l'affaire a été menée de manière très rigoureuse, en suivant scrupuleusement les procédures." Bête noire du clan bolsonariste et magistrat clivant, le juge Moraes "a fait preuve d'une très grande prudence, afin de garantir la légitimité du procès."
Pour l'anthropologue Isabela Kalil, de l'Observatoire de l'extrême droite, "l'enjeu est de savoir comment Jair Bolsonaro purgera sa peine, en résidence surveillée ou en régime fermé. Cela change la donne, car en résidence surveillée, il peut rester une figure politiquement importante, bien que moins influente." Au vu de son âge et des problèmes réguliers de santé de l'ancien président, notamment liés au coup de couteau reçu en 2018 lors de sa campagne électorale, l'issue la plus probable serait la détention à domicile.
Lobbying à la Maison-Blanche
Dans un pays sorti en 1985 de plus de vingt ans de dictature militaire, dont la plupart des responsables n'ont jamais été poursuivis, ce procès revêt en tout cas une portée considérable : "Le Brésil vit un chapitre inédit de l'histoire de sa démocratie, observe le politologue Mauricio Santoro, du Centre d'études stratégiques de la Marine brésilienne. Dans le passé, l'impunité était presque certaine. Ce n'est plus le cas aujourd'hui."
Pour autant, les alliés de Jair Bolsonaro n'ont pas dit leur dernier mot. Dans les couloirs du Congrès, ils tentent – sans succès pour l'instant – de faire inscrire à l'ordre du jour une proposition de loi visant à amnistier les personnes condamnées pour les émeutes du 8 janvier, un texte qui pourrait ouvrir la voie à une grâce de l'ancien dirigeant.
Les espoirs se tournent aussi vers les États-Unis, où s'est installé en début d'année le député fédéral Eduardo Bolsonaro, troisième des cinq enfants de l'ex-président. Il y mène un intense lobbying pour obtenir de la Maison-Blanche des pressions sur les institutions brésiliennes afin que les charges contre son père soient abandonnées. Des manœuvres qui ont récemment trouvé écho, avec la surtaxe douanière. En juillet dernier, le président Donald Trump a ainsi décrété une surtaxe de 50 % sur des produits brésiliens, arguant d'une prétendue "chasse aux sorcières" de la justice brésilienne contre Jair Bolsonaro. Dans la foulée, Washington a privé de visas l'ensemble des magistrats de la Cour suprême siégeant au procès de l'ex-dirigeant et gelé les avoirs détenus par le juge Moraes aux États-Unis.
Mais la réaction américaine semble se retourner contre le clan Bolsonaro : l'enquête déclenchée par le STF sur les démarches d'Eduardo Bolsonaro auprès des autorités américaines a conduit la police fédérale à demander, le 20 août, l'inculpation du député et de son père pour" coercition" contre la justice.