Le bras de fer entre Trump et Maduro fait monter la tension à la frontière colombienne : "Nous payons le prix de la paranoïa élevée du gouvernement"
Les forces de l'ordre colombiennes sont en état d'alerte maximale. L'appel à une "grève armée" générale lancée par la guérilla de l'ELN en représailles aux menaces de Donald Trump contre le leader vénézuélien accroît les tensions à la frontière entre la Colombie et le Venezuela.
- Publié le 16-12-2025 à 10h49
- Mis à jour le 16-12-2025 à 11h59

Le passage Simon Bolivar, entre la Colombie et le Venezuela, demeure désespérément vide. Seuls quelques taxis jaunes colombiens roulent prudemment vers le Venezuela, dépassant les échoppes fermées, tandis que les conducteurs de motos-taxis hèlent, sans succès, les rares passants. Aucun véhicule ne franchit l'autre voie d'accès, celle qui mène à la Colombie. "Ceux qui traversent aujourd'hui le font uniquement par nécessité", soupire Meibi, 37 ans, Vénézuélienne qui grossit les rangs des 150 000 travailleurs frontaliers. Elle est interrompue par un coup de feu. La tension est palpable à Cucuta, la capitale du département nord de Santander, située non loin.
Cibles potentielles terrestres en Colombie
Les activités ont cessé, ce dimanche, parce que l'Armée de Libération nationale (ELN), la plus vieille guérilla de Colombie, a imposé "une grève armée" de 72 heures afin de "protester" contre les opérations et les menaces du gouvernement américain à l'endroit du leader vénézuélien, Nicolas Maduro. Elles s'inscrivent, selon le groupe insurrectionnel, "dans un projet néocolonial". La grève, qui prétend défendre le peuple colombien, vise, paradoxalement, à paralyser l'économie et le réseau de transport.
"L'ELN est peut-être la guérilla colombienne qui tient le discours le plus antiaméricain, mais dans la pratique, aucune des actions de la grève armée n'est dirigée contre les États-Unis", souligne Ronal Rodriguez, chercheur à l'Observatoire du Venezuela de l'Université Rosario. Les habitants de plusieurs villes sont encouragés à limiter leurs déplacements et à ne pas s'approcher des infrastructures policières. Quelques heures avant le début de la grève, l'assaut violent de l'ELN contre le poste de police de Puerto Santander a fait une victime civile. "L'ordre donné aux forces de l'ordre colombiennes est d'attaquer l'ELN […] nous ne nous laisserons pas menacer par des puissances étrangères ni par des trafiquants déguisés en révolutionnaires", a écrit, sur X, le président colombien Gustavo Petro.
La zone, hautement sensible et stratégique, est proche du Catatumbo, l'une des régions les plus productrices de coca, l'arbuste à l'origine de la cocaïne. L'ELN la contrôle depuis le début de l'année 2025, et maîtrise chaque étape du narcotrafic, de la production à la vente en gros. Le 12 décembre, le président américain Donald Trump a réitéré son intention de s'en prendre à des cibles terrestres dans le cadre de sa guerre contre le trafic de drogue initiée début septembre.
"Cela ne doit pas nécessairement se passer au Venezuela. Les personnes qui font entrer de la drogue dans notre pays sont les cibles", a-t-il déclaré, alors que la marine américaine a arraisonné un pétrolier vénézuélien au large des côtes du pays. "Le territoire colombien, en particulier le Catatumbo, pourrait faire l'objet d'une éventuelle action militaire des États-Unis. L'ELN cherche à faire pression sur l'État colombien et la population, en cas d'attaque", reprend Ronal Rodriguez.
"Maduro doit partir"
À proximité du point de frontière Simon Bolivar, deux routes illégales permettent d'éviter les contrôles. C'est sur l'une d'entre elles que Saramari, originaire du Venezuela, a élu domicile il y a 7 ans. "Maduro doit partir à tout prix, quoi qu'il arrive", souffle-t-elle, dans son salon démuni. Chaviste, ancienne attachée de presse d'une mairie, elle vivote désormais de petits boulots informels et affirme qu'elle n'hésitera pas à retourner chez elle, en cas de départ de Nicolas Maduro.
Un peu plus loin, l'un de ses voisins, Alexander Seto, recycleur, va dans le même sens : "Une chose est sûre : il faut renverser Maduro. Mais les États-Unis ne devraient pas s'en occuper, c'est aux Vénézuéliens de diriger leur pays. Nous avons peur que les Américains finissent par s'emparer du Venezuela". L'opposante Maria Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la Paix, lui apparaît comme une candidate crédible : "Elle s'est investie corps et âme, mais elle doit désormais être avec le peuple, et entendre nos besoins. Elle ne doit ni se cacher, ni partir".
La perspective d'un changement de régime au Venezuela a renforcé la paranoïa des autorités de ce pays. Quelque 15 000 militaires vénézuéliens ont ainsi été dépêchés à la frontière colombienne et multiplient les arrestations, quand la fermeture partielle de l'espace aérien vénézuélien conduit 360 voyageurs supplémentaires quotidiens à passer par Cucuta pour entrer au Venezuela. "Ces trois derniers mois, la situation a complètement changé, abonde Meibi. La traversée est risquée, car toute personne qui entre ou sort constitue un revenu potentiel pour les soldats vénézuéliens. Les extorsions sont légion. Vous vous lancez dans l'aventure, mais vous ne savez pas si vous arriverez à destination".
La jeune femme, qui travaille en Colombie mais habite au Venezuela, s'est fait arrêter 4 heures à cause d'un drapeau américain sur l'un de ses tee-shirts. Depuis, elle emprunte quotidiennement la voie illégale. Son mari doit comparaître devant un tribunal vénézuélien, arrêté à la frontière pour "trahison à la nation". "Tous ceux qui entrent au Venezuela sont considérés comme des espions, des envahisseurs. Nous payons le prix de la paranoïa élevée du gouvernement".

