La mort d'Alex Pretti, dernier jalon d'un siècle et demi de violences au Minnesota
L'expression "Minnesota nice" est synonyme de douceur et de bienveillance. L'histoire de cet État du Midwest n'en est pas moins tissée de revendications, combats et protestations, des luttes ouvrières à la mobilisation pour les droits civiques.

- Publié le 01-02-2026 à 15h04
- Mis à jour le 02-02-2026 à 15h09

Le Minnesota a emprunté son nom à celui que les Indiens dakotas, une branche des Sioux, ont donné à une rivière. Il signifie "eau couleur de ciel" et cette invocation poétique va comme un gant à un État qui enchante par sa beauté sauvage. Celle notamment de ses dix mille lacs – qui ont valu au Minnesota son surnom – dont plusieurs, à cheval sur les États-Unis et le Canada, dans les Boundary Waters, ont aboli la notion de frontière. Ou celle des côtes du lac Supérieur, jalonnées de phares d'un autre temps.
La beauté du Minnesota ne se limiterait, toutefois, pas à la nature. Elle imprégnerait aussi… le naturel des gens, leur comportement, leur caractère. "Minnesota nice" est devenu une expression aux États-Unis, une marque de fabrique, un label, voire un stéréotype culturel, pour souligner la singularité de cet État, où les habitants sont réputés plus courtois, plus doux, plus aimables que les autres Américains. Cette particularité serait liée, selon certains, à l'héritage scandinave d'une région qui héberge la plus forte communauté d'origine suédoise du pays. Ce qui fait dire que la bonté des gens du Minnesota s'apparenterait aussi au souci de garantir l'ordre social et de garder chacun à sa place – ce qui vaudrait pour les minorités.
La force tranquille d'une policière
Fargo, le film multirécompensé des frères Coen, sorti en 1996, offrirait une parfaite illustration du "Minnesota nice". À la cruauté des meurtriers, recrutés dans… le Dakota du Nord par un vendeur de voitures de Minneapolis, l'histoire oppose l'allure tranquille et bienveillante de Marge Gunderson, la policière chargée de l'enquête – l'interprétation de Frances McDormand fut couronnée d'un Oscar et d'un Golden Globe. L'intrigue a pour cadre un coin paisible de la campagne du Minnesota, où l'on peine à concevoir les actes abominables commis par deux voyous amoraux et totalement cinglés.
L'originalité du Minnesota n'a pas échappé J. D. Vance. En visite d'inspection à Minneapolis, le 22 janvier, au plus fort des manifestations contre la police de l'immigration (ICE) et à l'avant-veille du meurtre d'Alex Pretti par deux agents de celle-ci, le vice-président américain se demandait pourquoi on n'assistait pas au "même degré de chaos" dans les autres villes où était menée la traque des clandestins. "Le problème est peut-être propre à Minneapolis", concluait-il.
"Qu'ils mangent de l'herbe !"
Le fait est que, si l'esprit du "Minnesota nice" implique le refus de la confrontation dans les rapports humains, l'État et sa capitale, Minneapolis-Saint Paul (les "villes jumelles"), cultivent une longue tradition de protestations violentes – pour la bonne cause, s'y empresse-t-on de préciser. C'est un catalogue de luttes ouvrières et de manifestations pour les droits civiques, qui commence par un des épisodes les plus sinistres de l'histoire américaine : la guerre des Sioux, ou Dakota War, de 1862.
Alors que le pays est plongé dans la guerre de Sécession, la conquête de l'Ouest se poursuit, ponctuée de traités souvent non respectés avec les tribus indiennes. C'est le cas en 1862 au Minnesota, où les Dakotas sont confinés par les colons dans des espaces de plus en plus restreints. Une mauvaise récolte l'année précédente, puis un hiver rigoureux et des conditions de chasse rendues compliquées exposent les Indiens à la famine. L'aide promise par le gouvernement tarde à venir et les commerçants refusent de faire crédit. L'un d'eux répond aux suppliques qu'on lui adresse : "Qu'ils mangent de l'herbe !"
Les trente-huit pendus de Mankato
Les Sioux lancent, à partir du 17 août 1862, des raids pour survivre. Ils volent de la nourriture. Des colons sont tués, d'autres sont pris en otages. La révolte dure cinq semaines. Le 23 septembre, les troupes fédérales l'écrasent impitoyablement. Plusieurs centaines d'Indiens sont faits prisonniers dans l'attente d'un procès où l'on prononcera, en novembre, quelque 300 condamnations à mort. Le président Lincoln fera réviser les jugements et ce sont trente-huit Indiens qui seront finalement pendus à Mankato, le 26 décembre – la plus grande exécution de masse jamais perpétrée sur le sol américain. Au printemps suivant, les Dakotas seront chassés du Minnesota.
Ce n'est que le 17 août 2012, érigé en "Journée du souvenir et de la réconciliation", que le gouverneur démocrate du Minnesota Mark Dayton présenta des excuses officielles. Le conseil municipal de Minneapolis parla de "génocide" en faisant de 2013 "l'année des Dakotas".
La tragédie reste un sujet douloureux. Enfouie dans l'inconscient collectif, elle contribue peut-être à expliquer une sensibilité plus vive à l'injustice et un sens aigu de l'accueil. Le Minnesota est en tête dans la réinstallation de réfugiés. Tibétains, Hmongs du Laos, boat-people vietnamiens, Birmans, etc., y ont construit une nouvelle vie. L'État héberge la plus large communauté de Somalis aux États-Unis. Née à Mogadiscio, la députée Ilhan Omar, bête noire de Donald Trump, en est issue.
Inventeurs de la fête du Travail
Les immigrants ont joué un rôle crucial dans l'histoire du Minnesota et, partant, de l'Amérique tout entière. Corvéables, ils ont été à la pointe du combat syndical. Dix-huit jours d'une grève dure en avril 1894 à la Great Northern Railway, qui reliait Saint Paul à Seattle, aboutirent à la suppression des réductions de salaires que la compagnie avait imposées pour répondre à la récession économique de l'année précédente, cause de la tristement célèbre "Panique de 1893".
Ce succès encouragea, en novembre, une contestation plus vaste avec un boycott national des chemins de fer – la grève Pullman. Le président Grover Cleveland fit donner la troupe pour la briser, mais le coup de boutoir fit évoluer la législation sociale. Le 28 juin 1894, Cleveland promulguait une loi faisant du premier lundi de septembre un jour férié fédéral, Labor Day, la fête du Travail.
Bras de fer dans l'Iron Range
Ce sont des travailleurs d'origine tchèque, italienne ou finlandaise qui déclenchèrent la grande grève de l'été 1916 dans les mines de fer de la Mesabi Iron Range, alors le plus important gisement du pays, dans le nord-est du Minnesota. Soutenus par l'Industrial Workers of the World, une organisation syndicale internationale fondée à Chicago quelques années plus tôt, ils réclamaient la journée de huit heures et un salaire minimum de trois dollars. Les compagnies minières louèrent les services d'un millier d'hommes armés pour mater la contestation. Les affrontements firent plusieurs morts, les meneurs furent arrêtés et la grève prit fin sans que les revendications soient acceptées. Mais le mouvement fit date.
"Vendredi sanglant"
L'apothéose des luttes ouvrières dans le Minnesota est à rechercher au printemps de 1934 avec la grève des chauffeurs routiers qui paralysa le centre régional de distribution des marchandises dans le Midwest que Minneapolis était devenue. Le bras de fer dura trois mois et se termina à la satisfaction des protestataires. Toutefois, le prix à payer fut lourd. Le 20 juillet, la police tira sur des manifestants, en tuant deux et en blessant une soixantaine.
Au lendemain de ce "Bloody Friday", le gouverneur décréta la loi martiale et fit déployer la Garde nationale. Le Congrès n'en vota pas moins, l'année suivante, le "National Labor Relations Act". Entre-temps, le nom d'une des deux victimes du "sanglant 20 juillet", Henry Ness, un vétéran de la Première Guerre mondiale, était devenu un cri de ralliement. Comme le sera sans doute celui d'Alex Pretti, ou comme l'est devenu celui de George Floyd.
Le paradoxe du Minnesota
Le meurtre de Floyd, Afro-Américain de 46 ans, mort étouffé, le 25 mai 2020, sous le genou d'un policier blanc dans une rue de Minneapolis, s'est inscrite dans une autre histoire au Minnesota, celle du combat contre les discriminations raciales. L'État pouvait d'autant moins y échapper qu'il est affligé de ce que Samuel Myers, professeur à la Hubert Humphrey School of Public Affairs, a appelé le "paradoxe du Minnesota".
"Nous avons ici, résume l'universitaire, un des meilleurs endroits où vivre aux États-Unis", mais c'est aussi "un des pires probablement pour les Noirs". Chômage, disparité de revenus, taux d'incarcération, maltraitance infantile, décrochage scolaire, accès à la propriété et jusqu'au nombre de noyades, tous les indicateurs dénoncent une situation plus mauvaise que n'importe où ailleurs, ou presque.
Floyd a ajouté son nom à une liste interminable. Des employés noirs d'un cirque de Duluth qu'une foule hystérique avait pendus haut et court en 1920, après qu'une jeune fille eut dénoncé une agression sexuelle. Ou les récentes victimes afro-américaines de bavures policières à Minneapolis, comme Jamar Clark (24 ans), tué lors d'une intervention controversée dans un appartement, le 15 novembre 2015, et Philando Castile (32 ans), abattu au volant de sa voiture, le 6 juillet 2016, en présence de sa compagne et de leur fille de quatre ans.
Des bataillons d'observateurs
Si la mort de Floyd n'a pas du jour au lendemain transformé la société et mis fin au racisme, elle a, à tout le moins, changé la manière de réagir. Des associations ont formé des milliers de citoyens aux méthodes de surveillance légale pour documenter les dérives et les abus dont les forces de l'ordre peuvent se rendre coupables – en toute impunité si des preuves ne sont pas apportées.
De la filature des véhicules de police à l'enregistrement vidéo des opérations de maintien de l'ordre, ces "observateurs" donnent une nouvelle dimension à la désapprobation publique, cantonnée jusque-là aux manifestations et aux prises de parole. Ce sont eux qu'on a vus à l'œuvre, le 24 janvier, à Minneapolis pour surveiller l'ICE de près. Sans les informations décisives qu'ils ont livrées, on peut penser que la mort d'Alex Pretti n'aurait pas eu le même impact.