Le pont aux ânes sur lequel Trump entraîne les Républicains
La diplomatie pour les nuls.

- Publié le 11-02-2026 à 18h33
- Mis à jour le 11-02-2026 à 18h47

Délaissant l'impasse du Groenland, Donald Trump fait de nouveau feu sur le Canada, avec lequel il entend couper les ponts. Ou, à tout le moins, en bloquer un, dont l'inauguration est attendue dans les prochaines semaines : une liaison supplémentaire entre Detroit et Windsor qui, destinée aux poids lourds, facilitera les échanges entre le Michigan et l'Ontario, et, au-delà, entre les deux pays. Baptisé Gordie Howe International Bridge, du nom d'un des plus grands joueurs de hockey sur glace, il doit être un symbole d'amitié : d'origine canadienne, Howe fit toute sa carrière aux États-Unis, notamment avec les Red Wings de Detroit.
Las ! Le président américain se plaint que l'ouvrage sera géré par une société canadienne et y voit la preuve que l'arrogant voisin des États-Unis se prépare, une fois de plus, à exploiter leur faiblesse. Il y joint pêle-mêle des récriminations contre le récent accord commercial signé par Ottawa et Pékin, les droits de douane canadiens sur les produits laitiers et, bien évidemment, le fait que Barack Obama aurait approuvé le projet sans exiger que le pont soit construit avec de l'acier américain. Et tant qu'on y est, estime-t-il, le pont ne sera pas ouvert au trafic "si les Canadiens ne nous dédommagent pas entièrement pour tout ce que nous leur avons donné".
Lors de son premier mandat, Donald Trump avait pourtant salué "un lien économique vital". Mardi, le Premier ministre Mark Carney lui a aussi rappelé que l'ouvrage était entièrement payé par le Canada (et il a coûté un pont : près de cinq milliards de dollars américains), mais Ottawa en partagera néanmoins la propriété avec le Michigan. Il l'a assuré qu'il avait été réalisé par des ouvriers et avec de l'acier des deux pays – mais sans pouvoir fournir, il est vrai, un décompte précis du nombre de rivets canadiens et américains.
"Je n'arrive pas à croire ce que je lis", a commenté le maire de Windsor, Drew Dilkens. L'embarras est plus grand encore de l'autre côté de la frontière. Dans une tribune confiée au Detroit News, le Républicain Rick Snyder, qui gouvernait le Michigan lorsque le contrat fut négocié, souligne que c'est "a great deal for America" et avertit que tout blocage pénaliserait d'abord les Américains. Ses coreligionnaires à Washington s'inquiètent de l'impact que cette polémique aura sur les législatives de la mi-mandat en novembre.
Députés et sénateurs républicains, dont la majorité au Congrès ne tient qu'à un fil, voient d'un mauvais œil la popularité de Donald Trump chuter (entre 30 et 40 % de gens satisfaits selon les sondages). Ils redoutent de tomber avec lui. Les incertitudes créées par la guerre douanière, la discorde semée au sein de l'Alliance atlantique, les dérives de la lutte contre l'immigration (au Minnesota, mais pas seulement), la diffusion par le Président d'une vidéo montrant le couple Obama grimé en singes… Décidément, tout part en vrille.
Pour ne rien arranger, un grand jury a rejeté mardi les poursuites intentées contre six élus démocrates, dont le sénateur de l'Arizona Mark Kelly et sa collègue du Michigan Elissa Slotkin, qui avaient appelé les militaires américains à ne pas obéir à des ordres qui seraient contraires à la loi – s'agissant, par exemple, du déploiement abusif de la Garde nationale pour maintenir l'ordre dans des villes démocrates. Donald Trump voulait qu'ils soient condamnés pour sédition – un crime passible de la peine de mort. Son secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, avait pourtant tenu le même discours que les prévenus sur le devoir de désobéissance dans l'armée, mais c'était en 2016. Le vétéran d'Irak et d'Afghanistan travaillait pour Fox News.
Par chance, le Dow Jones a franchi vendredi le cap historique des 50 000 points. Trois ans plus tôt que prévu, a claironné Donald Trump. Les Républicains aimeraient que les électeurs ne retiennent que cela. Et qu'ils s'en félicitent quand ils font leurs courses au supermarché. Rien de tel, en effet, pour les pauvres, que de se réjouir de la bonne santé des riches.
