"Une seule personne peut convaincre Joe Biden de retirer sa candidature"
Nicole Bacharan, spécialiste des Etats-Unis, explique que le président américain est "extrêmement fâché" par les questions sur son état de santé et ses capacités.

- Publié le 13-07-2024 à 11h45
- Mis à jour le 13-07-2024 à 12h07

La pression est immense sur Joe Biden. Depuis plusieurs jours, son état de santé et ses capacités sont scrutés et commentés de toutes parts. Alors qu'il faisait face à la presse ce jeudi, il n'est pas parvenu à rassurer. D'ailleurs, du côté démocrate, certains ne cachent plus leur inquiétude devant cet homme affaibli et demandent haut et fort que l'actuel président américain renonce à se présenter à l'élection du 5 novembre prochain. Joe Biden, lui, refuse d'envisager cette hypothèse. "Certaines sorties le rendent furieux", souligne Nicole Bacharan, historienne et politologue spécialiste des Etats-Unis. Interview.
Selon un sondage du Washington Post, plus de la moitié des démocrates souhaitent que Joe Biden retire sa candidature. Êtes-vous surprise qu'ils soient si nombreux ?
Je ne suis pas du tout étonnée. Dans la tribune qu'il a publiée dans le New York Times, Georges Clooney a écrit ce que pensent de nombreux démocrates et de nombreux observateurs : Joe Biden est trop affaibli, pas toujours très cohérent et il n'est plus le candidat qu'il était en 2020. Il est impossible de faire croire le contraire aux millions d'Américains qui ont vu le débat entre Biden et Trump fin juin. D'autant que Joe Biden avait déjà suscité de nombreux doutes il y a trois semaines, lors d'une grande soirée de levée de fonds chez lui en Californie. Les pressions pour qu'il se retire vont augmenter car le risque de perdre l'élection est trop grand.
Les donateurs risquent de le lâcher petit à petit. Est-ce un facteur déterminant ?
Bien sûr ! Les donateurs sont essentiels car il faut beaucoup d'argent dans une campagne. Jusqu'à présent, l'équipe de Biden n'a pas eu de difficultés à faire rentrer des fonds. Mais si une majorité cesse de donner, Biden ne pourra pas se maintenir.
Le président est irritable sur cette question relative à ses capacités. Pourrait-il se braquer et maintenir sa candidature contre vents et marées ?
Il est extrêmement fâché par ces questions. Il ne veut absolument pas être remis en cause, il supporte très mal ces critiques. Or, aujourd'hui, il a face à lui des journalistes en colère parce qu'ils estiment que la Maison-Blanche leur a caché la vérité sur ses capacités. La tension est donc grande.
Joe Biden est-il sensible à des sorties comme celle de Georges Clooney ?
Je pense que cela le rend furieux, parce que cela vient d'un véritable ami. Clooney n'est pas le premier à s'exprimer de cette manière, en mettant l'accent sur son admiration et son affection pour cet homme, mais tout en disant à la fin que ça ne va plus. George Stephanopoulos, présentateur d'ABC News, et Joe Scarborough, présentateur du Morning Joe, l'ont fait aussi. Mais ces déclarations ne permettent pas à Joe Biden de céder.
Qui peut l'influencer ?
Une seule personne peut le convaincre, c'est celle qui a le plus d'influence : sa femme. La décision, ils la prendront à deux. Jill Biden est un roc, une femme d'une force incroyable, qui l'a soutenu bec et ongles pendant presque 50 ans. Elle s'est même opposée physiquement à des gens qui tentaient de l'approcher avec peut-être des mauvaises intentions. Mais Jill Biden est dans un dilemme. Elle dit le soutenir mais, en son for intérieur, elle doit se demander si elle ne devrait pas l'aider à préserver sa place dans l'Histoire avec un retrait qui serait la marque d'un homme d'Etat. Sa position publique ne changera pas avant que Joe Biden et elle-même ne l'aient décidé ensemble. Elle est extrêmement loyale.

Si Biden décide de se retirer, Kamala Harris sera-t-elle son successeur naturel ?
Ce n'est pas obligatoire, mais c'est la logique politique. Joe Biden l'a désignée, il y a maintenant quatre ans, comme la femme la mieux placée et la plus capable pour le remplacer en cas de défaillance. Il ne changera pas de position aujourd'hui. Et puis, écarter une femme issue d'une minorité au profit d'un homme blanc ne me semble pas vraisemblable. En plus, Kamala Harris est déjà en pleine campagne en tant que vice-présidente. Les premiers sondages sur un face-à-face avec Trump la donnent à 47% contre 49% pour son opposant républicain. Elle serait donc bien placée. Mais cela n'oblige pas les délégués à la convention démocrate à voter pour elle...
Pourrait-on imaginer une guerre fratricide dans le camp démocrate pour désigner son remplaçant ?
Légalement, c'est tout à fait possible. Mais, politiquement, je n'y crois pas. Parmi les gouverneurs et sénateurs démocrates, on trouve des gens qui ont du poids et du talent et qui se réservent pour la présidentielle de 2028. J'imagine peu que l'un d'eux se lance contre celle qui aurait eu l'aval de Joe Biden alors qu'il reste très peu de temps pour faire campagne, pour convaincre. Et puis, ils savent que la division du parti est la dernière chose dont ils ont besoin.
Un sondage Ipsos pour Reuters indiquait que, du côté démocrate, seule Michelle Obama pouvait battre Trump. Même si elle assure ne pas vouloir se présenter, pourrait-elle le faire ?
Non ! Michelle Obama a toujours dit que jamais elle ne se lancerait en politique. Et si jamais elle se présentait, elle chuterait dans les sondages car elle n'a pas de légitimité autre que d'avoir été Première dame, elle n'a pas la maîtrise des dossiers, elle n'est pas au fait du projet démocrate. Et l'aspect dynastique lui serait reproché. Je n'y crois pas une seconde.

Le risque, si Joe Biden maintient sa candidature, c'est que toute la campagne soit focalisée sur ses capacités plutôt que son bilan et ses intentions...
Cet aspect prendra beaucoup de place, c'est certain. Jusqu'en novembre, chacune de ses apparitions publiques sera scrutée sans bienveillance, parce que les médias sont furieux. Mais, au fond, sur les intentions globales des électeurs américains, cela ne change rien : Trump et Biden restent à peu près à égalité d'un sondage à l'autre. Cela montre que Trump ne convainc pas au-delà de son camp et que des électeurs préfèrent voter démocrate malgré la méforme de Biden. L'élection se profile comme un vote populaire très divisé. Mais Trump a un avantage dans six à huit Etats clés, ce qui va être très difficile à surmonter...
Donald Trump est tout de même impliqué, et même condamné, dans plusieurs affaires judiciaires. Cela peut-il lui nuire électoralement ?
Rien ne bouleverse fondamentalement les intentions de ses électeurs, pas même ses condamnations judiciaires.
Donald Trump va présenter son colistier dans les jours qui viennent. Quelle est l'importance de ce choix, surtout au vu de la personnalité fantasque du candidat républicain ?
C'est important mais, au fond, cette désignation ne bouleverse rien. La présentation du colistier va donner un peu de fraicheur à cette campagne qui en manque terriblement, c'est tout. Les électeurs se décident surtout sur base du nom du président, pas de son colistier.
Mike Pence, lorsqu'il était vice-président, a peu osé contredire Donald Trump durant quasiment quatre ans. Des personnalités comme Marco Rubio, JD Vance ou Doug Burgum, qui sont pressenties, pourront-elles davantage s'opposer et faire entendre raison à Donald Trump s'il devient président ?
Quand on est vice-président, le premier job consiste à ne pas s'opposer au président. Ces trois hommes pensent à l'avenir donc ils s'y tiendront. A moins évidemment qu'on ait une situation aussi dramatique que l'attaque du Capitol...