La stratégie de Kamala Harris face à Israël, un jeu d'équilibriste à double tranchant
En durcissant ses mots face à l'État hébreu, la potentielle future candidate espère acquérir de nouveaux soutiens, au risque d'en perdre d'autres.
- Publié le 27-07-2024 à 09h01

C'est en se présentant comme une alliée fidèle, néanmoins inflexible sur ses propres positions, que Kamala Harris a accueilli Benjamin Netanyahou lors de sa visite officielle à la Maison-Blanche jeudi. Déjà remarquée par son absence lors du discours prononcé par le Premier ministre israélien devant le Congrès ce mercredi, la Vice-Présidente américaine montrée plus intransigeante sur la question israélienne que Joe Biden, souvent considéré comme le dirigeant le plus ouvertement pro-Israël de l'histoire américaine.
Après avoir mis en avant l'engagement des États-Unis en faveur d'Israël dans le combat que l'Etat hébreu mène dans la bande de Gaza, Madame Harris n'en a pas moins dit fermement à Benjamin Netanyahou qu'elle ne "resterai[t] pas silencieuse" face aux souffrances des Palestiniens, le pressant au passage de "conclure" un accord de cessez-le-feu au plus vite."Israël a le droit de se défendre", rappelle-t-elle, mais elle se dit dans le même temps "gravement préoccupée par l'ampleur des souffrances humaines à Gaza, notamment par la mort d'un trop grand nombre de civils innocents".
Une prise de position qui n'est pas vraiment surprenante de la part de la future candidate démocrate à la Maison-Blanche. Début mars, Kamala Harris avait déjà exhorté le gouvernement israélien à "en faire davantage pour augmenter de manière significative le flux d'aide" à la population civile gazaouie, ajoutant qu'"il n'y a pas d'excuses". Les commentaires les plus forts et les plus critiques prononcés par un responsable de l'administration américaine à ce stade de la guerre à Gaza.
Calcul politique
Une position déjà affichée par la Vice-Présidente donc, mais qui doit également être replacée dans la perspective de la course présidentielle qui se joue en ce moment aux États-Unis. Désormais en passe de devenir la nouvelle candidate démocrate face à Donald Trump, Kamala Harris doit circonscrire le type de présidente qu'elle souhaite incarner. "L'objectif est de flatter l'électorat de gauche des Démocrates afin qu'il ne se tourne pas vers un parti tiers", analyse Romuald Sciora, directeur de l'Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris). En effet, la potentielle candidate doit absolument rallier la frange gauche du parti, incarnée par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, dont les voix ne lui sont pas acquises.
En outre, l'impuissance de Joe Biden face au jusqu'au-boutisme de Netanyahou n'a cessé de crisper une partie de l'électorat démocrate, où l'on retrouve la jeune génération américaine et les descendants de minorités. L'État du Michigan, l'un des swing states dans la course présidentielle, compte par exemple plus de 310 000 habitants – soit plus de 3 % de la population totale – qui sont issus du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord. Une base électorale essentielle pour Kamala Harris si elle veut l'emporter face à son adversaire républicain, Donald Trump.
Pour autant, "je ne pense pas que ses prises de position iront beaucoup plus loin", ajoute Romuald Sciora. En effet, la Vice-Présidente entretient des liens forts avec l'État hébreu, notamment via son mari Douglas Emhoff, lui-même juif. Qui plus est, Kamala Harris doit cultiver son image de candidate de centre-droit afin de flatter et de pouvoir rallier les électeurs républicains modérés, rebutés par Donald Trump, ainsi que les Américains non politisés essentiellement présents dans les fameux swing states – en particulier au Michigan et en Pennsylvanie.
Se détacher de Biden
Ce numéro d'équilibriste s'annonce délicat mais crucial pour Kamala Harris si elle veut espérer battre son rival républicain. Une situation d'autant plus périlleuse que la Vice-Présidente s'est montrée solidaire de la ligne de conduite de Joe Biden depuis le début de l'invasion israélienne dans la bande de Gaza. "Il est évident qu'on va reprocher à Madame Harris d'avoir appuyé si longtemps la politique de Joe Biden sur le sujet, avertit M. Sciora. "C'est d'ailleurs pour cela qu'elle a été aussi mesurée dans ses propos, elle doit faire très attention" sur cette question.
Néanmoins, selon notre expert, Kamala Harris "va se détacher progressivement de la politique de Biden, elle n'a pas le choix si elle veut être élue". "D'ici au mois de septembre ou d'octobre, elle s'affranchira petit à petit de la ligne de conduite de la Maison-Blanche en jouant notamment sur le fait qu'elle a été mise de côté par l'équipe du Président pendant quatre ans", estime encore Romuald Sciora. Kamala Harris devra malgré tout se garder de ne pas trop se départir de l'héritage de Joe Biden, notamment en termes d'acquis sociaux, au risque de fragmenter encore plus un Parti démocrate déjà très fragilisé.

