Election américaine : Tim Walz, colistier de Kamala Harris, est le candidat à la vice-présidence que personne n'attendait
Il aurait pu rester enseignant dans un coin perdu du Nebraska. Il est devenu un improbable député démocrate de la campagne conservatrice du Midwest, puis le gouverneur progressiste du Minnesota. Et le voici, dans des circonstances un peu folles, aux portes de la Maison-Blanche avec Kamala Harris.

- Publié le 10-08-2024 à 18h41
- Mis à jour le 31-10-2024 à 15h46

Il faut avoir sillonné le Nebraska pour mesurer l'isolement des bourgades qui s'égrènent, de loin en loin, sur les routes qui quadrillent cet État grand comme six ou sept fois la Belgique, mais avec deux millions d'habitants seulement. C'est dans l'une d'elles que Tim Walz (prononcez "Wauls") est né, le 6 avril 1964 : West Point, au nord de la capitale administrative, Lincoln. Avec ses trois frères et sœur, c'est dans deux autres, plus petites encore, qu'il a grandi : Valentine et Butte, près de la frontière avec le Dakota du Sud.
Et il faut beaucoup d'imagination pour croire en un quelconque avenir quand, enfant, on a pour seul horizon ces plaines infinies, à la végétation le plus souvent rabougrie quand elles ne sont pas désertiques. La plus fameuse attraction touristique du Nebraska, Chimney Rock, est une formation rocheuse qui servait de point de repère aux caravanes de colons marchant courageusement vers la Californie. Elle rappelle qu'on traversait le Nebraska, sans s'y attarder plus que nécessaire.
C'est pourtant à l'éducation reçue dans ces communautés rurales que Tim Walz attribue les valeurs qui ont avant tout fait de lui un homme au service des autres : comme soldat, enseignant, député, gouverneur et, qui sait ? demain, vice-président des États-Unis. "Des localités aussi petites qui offraient de tels services et avaient une école publique avec un professeur payé par le gouvernement… Cela m'a inspiré, jusqu'à me mener où je suis", a-t-il un jour commenté. Dans sa classe de terminale, à l'école secondaire de Butte, 400 habitants, il y avait vingt-quatre élèves ; la moitié était des cousins.
Dans la Garde nationale, de l'Arctique à l'Italie
Avant même d'être diplômé en 1982, Tim suivit le conseil de son père, vétéran de la guerre de Corée qui avait financé ses études supérieures avec ses indemnités de G.I. : il s'enrôla dans la Garde nationale, la force de réserve de l'armée américaine. Il y resterait jusqu'en 2005, glanant quelques médailles au fil des missions remplies de l'Arkansas au Cercle arctique et jusqu'en Italie, pour un déploiement de six mois dans le cadre de l'opération "Enduring Freedom", la guerre internationale contre le terrorisme déclenchée par l'Administration Bush après les attentats du 11 septembre 2001.
Tim Walz reprit parallèlement ses études pour devenir enseignant, comme son père, emporté par un cancer en 1984. Il obtint en 1989 un bachelier en pédagogie des sciences sociales du State College de Chadron, une ville modeste du Nebraska au voisinage de l'Oglala National Grassland. Il compléterait sa formation, douze ans plus tard, avec un master en leadership pédagogique de l'Université d'État du Minnesota à Mankato. Dans l'intervalle, le professeur novice aurait accumulé quelques années de service : d'abord dans la réserve indienne de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud voisin, puis à Alliance, encore un patelin du Nebraska, à une heure de voiture de Chadron.
En 1989, son premier diplôme universitaire en poche, Tim Walz eut une singulière opportunité d'élargir radicalement son champ de vision : partir en Chine. Les Américains avaient commencé à découvrir la République populaire grâce à la réconciliation opérée par Nixon en 1972, et la "politique de réforme et d'ouverture" menée à Pékin depuis 1978 attirait en grand nombre étudiants, professeurs et experts étrangers. Harvard avait lancé un programme, "WorldTeach", qui permit au jeune Waltz d'aller enseigner l'anglais et l'histoire des États-Unis à Foshan, une ville près de Canton, dans le sud du pays. Il y resta un an et rentra ravi de l'expérience. "C'est l'une des meilleures décisions que j'aie prises", jugerait-il plus tard, se félicitant de l'accueil reçu dans un pays qui, sortant du maoïsme, ne ressemblait en rien à la puissance économique d'aujourd'hui.
Une passion pour la Chine, sans complaisance
Enthousiaste, Tim Walz s'empressa, à son retour, d'organiser des voyages d'étudiants américains en Chine, chaque été, jusqu'en 2003. Il y effectua lui-même une trentaine de séjours. Cela a-t-il fait de lui un "marxiste" voué à défendre le communisme chinois, comme le prétendent certains Républicains ? La suite de sa carrière démontre le contraire puisque, élu au Congrès, Walz dénonça avec une belle constance les violations des droits humains en Chine, mettant un point d'honneur à recevoir les opposants au régime, du Dalaï-Lama aux dissidents de Hong Kong, lors de leur passage à Washington. Mais le gouverneur du Minnesota sait aussi que, dans son fief du Midwest, l'économie locale dépend des exportations de soja et de porc vers la Chine. Aussi n'a-t-il guère apprécié les représailles tarifaires menées en son temps par Donald Trump.
La Chine s'imposa logiquement à Tim Walz pour sa lune de miel. Il fit la connaissance de Gwen Whipple, deux ans plus jeune que lui, alors qu'ils enseignaient tous les deux au Nebraska. Ils se marièrent le 4 juin 1994, jour du cinquième anniversaire du… massacre de la place Tian'anmen à Pékin. "Tim voulait une date qu'il retiendrait toujours", expliqua très sérieusement son épouse. En 1996, le couple déménagea à Mankato, dans le Minnesota natal de Gwen – elle a grandi à Ivanhoe, un bourg de cinq cents âmes nommé évidemment en l'honneur du personnage de Walter Scott. En 2001 naquit leur premier enfant, Hope. "Hope" comme l'espoir que les Walz ne cessèrent de garder dans la procréation médicalement assistée, pendant sept années de traitements et de procédures – une épreuve que le gouverneur a racontée quand la Cour suprême de l'Alabama a voulu criminaliser certains actes de la PMA en février dernier. En 2006, la petite fille vit arriver son frère Gus, lui aussi miracle de la fécondation in vitro.
Mankato occupe une place sinistre dans l'histoire américaine : la ville fut le théâtre, le 26 décembre 1862, de la plus terrible exécution de masse aux États-Unis. Accusés d'insurrection, trente-huit Indiens Dakota furent pendus par l'armée ; 265 codétenus l'auraient été également si le président Lincoln n'était intervenu in extremis. Nul doute que Tim Walz n'ignorait rien de cet épisode sanglant, quand bien même c'est la géographie qu'il enseigna, en plus des sciences sociales, à l'école secondaire de West Mankato, où travailla aussi sa femme. Le professeur se doublait d'un entraîneur de football américain (son équipe fut championne du Minnesota en 1999) et d'un référent pour la communauté gay de l'établissement. Il assurait aussi la surveillance quotidienne de la cantine, une opération de maintien de l'ordre qui, plaisante-t-il, n'est pas pour rien dans son vieillissement prématuré (il paraît nettement plus âgé que Kamala Harris, alors qu'à peine six mois les séparent), mais qui lui a donné, ajoute-t-il, l'aptitude à surmonter le tumulte de la Chambre des représentants.
Triomphe inattendu au pays des conservateurs
Car Tim Walz n'allait pas tarder à envisager une carrière politique à laquelle rien ne le préparait vraiment – il est le premier candidat démocrate à la vice-présidence depuis Hubert Humphrey, en 1964, à n'être pas sorti d'une faculté de droit. Il se frotta à ce nouveau monde en faisant campagne pour John Kerry en 2004 – l'élection qui offrit à George W. Bush un surprenant second mandat. Et il franchit très vite le pas, sans craindre de relever un fameux défi : il se présenta, sous la bannière du DFLP (le Democratic-Farmer-Labor Party, incarnation locale du Parti démocrate), contre le député républicain sortant, Gil Gutknecht, en place depuis douze ans, et ce dans la 1re circonscription du Minnesota, qui compte parmi les plus conservatrices du pays ! Causant une des grosses sensations de ces législatives, Walz l'emporta, le 7 novembre 2006, avec une marge étonnante : 53,7 % contre 47,1 %. Il fut réélu à la Chambre des représentants, en 2008, de façon triomphale (62,5 % contre 32,9 % au Républicain Brian Davis), puis reconduit tous les deux ans avec des écarts variant entre 5 et 15 % des voix, jusqu'à une dernière victoire, plus étriquée, en 2016.
Tim Walz n'était, il est vrai, pas encore le "libéral" qu'on connaît aujourd'hui. C'était plutôt une variante de ces "Reagan Democrats" plus à droite que leurs coreligionnaires dans de nombreux domaines. Chasseur passionné (les faisans du Minnesota ont une peur bleue de le voir approcher avec son chien Scout), il a ainsi longtemps défendu le droit illimité de posséder des armes à feu et la National Rifle Association lui décernait un A, sa meilleure note – un soutien inhabituel pour un Démocrate. Puis les massacres de Sandy Hook en 2012 (26 morts dont 20 élèves âgés de six ou sept ans), Las Vegas en 2017 (60 morts et 527 blessés lors d'un festival) et de Parkland en 2018 (17 morts dont 14 étudiants) achevèrent de convaincre Walz – sous la pression aussi de ses enfants – de renforcer les contrôles et de durcir la législation. La NRA ne lui accorde plus qu'un F désormais.
Une session prodigieuse au Parlement du Minnesota
Le député est ainsi peu à peu passé de "modéré" à "progressiste". Cela ne l'a pas empêché de devenir, le 7 janvier 2019, le nouveau gouverneur du Minnesota, après avoir gagné facilement l'élection organisée deux mois plus tôt avec 53,8 % des suffrages contre 42,4 % à son adversaire républicain. Toujours flanqué de sa colistière amérindienne Peggy Flanagan, Tim Walz a tout aussi aisément assuré sa réélection en 2022 (52,3 % des voix contre 44,6 %), succès qui lui valut les félicitations de Barack Obama parce qu'il s'accompagnait d'une victoire des Démocrates à la Chambre et au Sénat du Minnesota. Avec tous les leviers de pouvoir entre les mains, le gouverneur a fait voter une cascade de réformes, de la gratuité des repas scolaires à la légalisation du cannabis, de conséquents investissements pour l'environnement et les infrastructures à la protection du droit à l'avortement. Pour le "Star Tribune" de Minneapolis, cette session parlementaire de 2023 fut "l'une des plus importantes de toute l'histoire du Minnesota".
Au Congrès, à Washington, Tim Walz s'était rapidement fait remarquer, captant l'attention de Nancy Pelosi, l'influente cheffe de file des Démocrates, dont l'estime jamais démentie a certainement pesé dans le choix de Kamala Harris. Le nouveau venu avait d'emblée siégé dans plusieurs commissions de la Chambre, imposant finalement son autorité dans celle des Vétérans dont il devint le "ranking member" ; le député a multiplié les initiatives en leur faveur pour répondre à des problèmes spécifiques longtemps négligés (santé mentale, stress post-traumatique, suicide…). Cette empathie pourrait valoir aux Démocrates la reconnaissance d'un électorat traditionnellement plutôt tourné vers les Républicains.
Un élu démocrate des campagnes du Midwest
S'il était élu, Tim Walz serait le troisième vice-président originaire du Minnesota, après Hubert Humphrey (sous Lyndon Johnson) et Walter Mondale (sous Jimmy Carter). Son parcours est, toutefois, on ne peut plus différent du leur. Alors que le premier fut maire de Minneapolis et le second procureur général du Minnesota, Walz est d'une espèce rare : un élu démocrate des campagnes conservatrices du Midwest. Il est parti littéralement de rien et de nulle part, de cette province de la province qu'est le nord-ouest du Nebraska, où il s'est forgé, a-t-il expliqué, un optimisme à toute épreuve, surmontant vaillamment les drames de la vie : la mort de son père, quand il avait 19 ans ; ou celle de son plus jeune frère, Craig, écrasé par un arbre lors d'un orage, à 43 ans, alors qu'il campait dans les célèbres Boundary Waters sur la frontière canadienne.
Ce fils de catholiques d'ascendance allemande, converti au luthéranisme, en a tiré une force de caractère toujours teintée de bonhomie, de générosité et de tendresse qui, à l'opposé des politiciens de carrière, le rend naturellement proche des gens. C'est probablement le principal atout de ce colistier pas comme les autres, de ce self-made-man qui, contrairement à tant d'autres en Amérique, n'est pas devenu millionnaire, mais se retrouve aux portes de la Maison-Blanche, dans des circonstances un peu folles. Pour cet amateur de science-fiction, l'aventure est digne d'un des meilleurs romans du genre.
