"Les contre-pouvoirs aux États-Unis n'ont pas disparu mais sont fortement affaiblis"
La nomination annoncée du sulfureux Matt Gaetz au poste ministre de la Justice suscite la surprise jusque dans les rangs des Républicains. Mais même le Sénat semble aujourd'hui soumis à Donald Trump. Serge Jaumain, historien à l'ULB, analyse les dernières annonces.

- Publié le 14-11-2024 à 21h20

La semaine écoulée a vu se succéder les annonces de noms pour la prochaine administration de Donald Trump. La ligne dure et isolationniste s'est confirmée. Mais certains profils ont suscité l'étonnement. Serge Jaumain, historien à l'Université Libre de Bruxelles et Co-coordinateur d'AmericaS, Centre interdisciplinaire d'études des Amériques, nous fait part de son analyse.
Le profil des personnes nommées dans la future administration est-il surprenant ?
Il y a deux ou trois surprises, parmi les nominations. Au point que même certains Républicains ne les ont pas comprises. La plus grande est le choix de l'Attorney General (ministre de la Justice), Matt Gaetz, qui est une personne sulfureuse. Il a fait l'objet d'une enquête à la Chambre des représentants pour relation sexuelle inappropriée et usage de drogue. L'autre nomination qui interpelle est celle du secrétaire à la Défense Pete Hegseth, qui est un ancien major de la Garde nationale et un diplômé de Princeton. Mais il n'a aucune expérience dans la gestion militaire, aucune expertise des enjeux de sécurité. Et on va le mettre à la tête du Pentagone. Sa particularité est qu'il est un présentateur vedette sur Fox News. Ce qui apparaît, c'est que Donald Trump privilégie la fidélité ensuite la visibilité médiatique. Et, enfin, des personnes qui soutiennent l'idéologie Maga [Make America Great Again : Rendre sa grandeur à l'Amérique]. Il n'est pas sûr que si Matt Gaetz passe les auditions au Sénat, comme ce doit être le cas, tous les Républicains vont le soutenir.
À ce propos, Donald Trump a fait allusion au recours à une clause qui permet au président de procéder à des nominations lorsque le Sénat n'est pas en session. Est-ce la fin du "check and balance", le contrôle bipartisan des institutions américaines ?
Donald Trump pourrait essayer d'utiliser cette disposition. Barak Obama avait déjà tenté de le faire, sans succès. Il faut que le Sénat ne siège plus. Ce doit donc être une décision des sénateurs. Les Républicains qui sont en majorité seraient en mesure de le voter. Mais le feront-ils ? Il faut se rappeler qu'il n'y a qu'un tiers du Sénat qui est recomposé tous les deux ans. Donc un tiers des sénateurs en place y siègent depuis six ans. Tous ne sont donc pas des fanatiques de Donald Trump, à commencer par John Thune, qui vient d'être choisi comme chef de file des Républicains au Sénat. Rien ne garantit que les sénateurs accepteront en quelque sorte de fermer les yeux sur tout ce que fait Donald Trump.
Si Matt Gaetz devait être confirmé comme ministre de la Justice, cela signifie-t-il la politisation du ministère de la Justice et du FBI qui en dépend ?
C'est clair qu'il y aura une politisation de l'ensemble de la Justice. En nommant un ultra-fidèle à ce poste stratégique, le but de Donald Trump est évidemment de mettre un terme aux poursuites à son encontre. Et il n'est pas exclu qu'il lance à son tour une série de procédures contre la famille Biden, comme les Républicains menacent de le faire depuis un moment. La particularité est qu'en principe l'Attorney General est indépendant, même s'il est nommé par le Président et confirmé par le Sénat. Il est supposé être au-dessus des débats. Dans le cas de Matt Gaetz, on est assuré du contraire. La stupéfaction d'un certain nombre d'élus, y compris parmi les Républicains, en dit long sur cette décision. C'est même effrayant de voir confier un ministère aussi important à une telle personnalité.
Les institutions américaines sont-elles en mesure de résister à ce qui ressemble de plus en plus à une dérive illibérale ?
C'est effectivement la toute grande question aujourd'hui. Les pères de la Nation ont établi avec la Constitution le système que l'on appelle "check and balance", pour contrebalancer les pouvoirs du Président. Car la peur à l'origine était bien celle d'avoir un président tout-puissant, quasi égal à un monarque. Ils n'avaient sans doute jamais imaginé une personnalité comme Donald Trump. Mais en principe, les contre-pouvoirs devaient en prémunir. On constate qu'il n'y a effectivement plus de contre-pouvoir politique. La Chambre des Représentants et le Sénat sont contrôlés par les Républicains – et même plus que cela : ce sont les trumpistes qui ont le contrôle. Joe Biden, par exemple, a eu des difficultés avec certains élus démocrates. On se rend compte que le Parti républicain, tel qu'il existait a pratiquement disparu : c'est le parti trumpiste. La Cour suprême est aussi totalement acquise à Donald Trump, comme on l'a vu. Les États-Unis sont un État fédéral. Il reste des prérogatives qui appartiennent aux États. Mais le pouvoir central de Donald Trump est immense. C'est le premier président qui dit que le premier jour de son mandat, il pourrait se comporter comme un dictateur. Cela dénote une conception du pouvoir assez particulière et autoritaire. J'ajouterais que pendant longtemps, la presse a été considérée comme le quatrième pouvoir, un véritable contre-pouvoir. Aujourd'hui, ce n'est plus vraiment le cas. Les journaux ont de moins en moins de poids, ils sont beaucoup moins lus. Et certains sont contrôlés par des hommes d'affaires. On a vu le cas du Washington Post, propriété de Jeff Bezos. Il a interdit aux journalistes de prendre position pendant la campagne. Enfin, tous ceux qui pourraient s'opposer à Donald Trump savent que son désir de vengeance est immense. Il y a aussi une peur qui existe. Les contre-pouvoirs n'ont pas disparu mais sont fortement affaiblis.