"Ce qui est frappant quand on arrive à Kaboul, c'est le calme": mais cela va-t-il durer?
Les talibans normalisent la ville comme ils l'ont fait dans les années 1990.
- Publié le 03-10-2021 à 08h00

Les rues sont calmes à Kaboul. Il y a moins de check-points que par le passé. Les hélicoptères ont cessé de faire la navette entre la green zone des ambassades et l'aéroport international. Les talibans ont démonté les murs de béton qui protégeaient les bureaux et domiciles des ministres. Les personnes déplacées par les combats sont rentrées chez elles. "Quand on arrive à Kaboul, ce qui est frappant, c'est le calme de la ville", résume Gaëtan Drossart, directeur du programme de MSF en Afghanistan et venu là par vol humanitaire il y a une semaine.
Médecins sans Frontières se réjouit également de voir que les nouveaux maîtres de l'Afghanistan plaident pour que l'organisation humanitaire continue ses programmes et ne font, pour le moment, aucune obstruction. "Les talibans nous demandent même d'en faire plus, ajoute le responsable de MSF, qui a cinq projets dans le pays. Oui, on peut traiter les femmes sans problème. Oui, notre personnel féminin peut venir travailler… Aujourd'hui." Le responsable de MSF se garde bien de tirer une conclusion de la normalisation en cours à Kaboul. " Il va falloir voir à l'épreuve des faits", dit-il.
Une radicalisation crescendo
L'histoire lui donne raison. En 1995, le célèbre journaliste du New York Times John Burns couvrait la montée des talibans vers Kaboul. Il s'étonnait de la facilité avec laquelle ces énigmatiques étudiants en religion s'emparaient de district sur district. Ils étaient bien accueillis surtout dans le sud pachtoune. "Après une décennie d'occupation militaire soviétique et cinq années de plus d'une guerre civile brutale, l'Afghanistan a pris un tournant soudain et étonnant vers la paix", écrivait John Burns en février de cette année-là. Dans le même article, il notait les appréhensions des diplomates et constatait que dans les villes conquises du pays, "les talibans avaient empêché les femmes de travailler en dehors de chez elles, interdit de jouer au football et forcé tous les hommes à passer chez le coiffeur". En même temps, ajoutait-il, "ils montrent une certaine flexibilité".
En novembre 1995, les choses se corsaient déjà pour les organisations internationales : les talibans interdisaient aux femmes de travailler dans les bureaux des agences des Nations unies. Puis en septembre 1996, Kaboul tombait dans leurs mains. Les premières lapidations pour adultère commençaient quelques semaines plus tard.
Beaucoup craignent que les nouveaux maîtres de l'Afghanistan, pris au dépourvu par la rapidité avec laquelle ils sont arrivés au pouvoir, imposent leurs règles de la même façon que l'ont fait leurs prédécesseurs des années 1996-2001 : en les durcissant progressivement.
Les paroles et les actes
Ainsi les talibans version 2021 ont-ils annoncé une liberté de la presse. Mais, le 19 septembre, ils ont imposé onze règles pour les journalistes. Certaines s'inspirent de la législation précédente (comme ne pas insulter l'islam ou des figures nationales). D'autres sont plus inquiétantes, car elles ouvrent la porte à la censure, selon RSF. La dernière mesure demande aux médias de préparer "les rapports détaillés", sans les préciser, en coordination avec le centre d'information et des médias du gouvernement.
En s'appuyant sur leur vision stricte de la charia, les talibans interdisaient dans les années 1990 la musique, la télévision et toute représentation humaine. "La musique est interdite par l'islam", a déclaré récemment le nouveau ministre de l'Information, le porte-parole Zabihullah Mujahid, au New York Times, "mais nous espérons convaincre les Afghans de ne pas faire ces choses, plutôt que de les forcer".
Enfin, après avoir promis le libre accès des femmes aux études, les talibans l'interdisent toujours pour l'enseignement secondaire et les universités publiques. Des jeunes femmes continuent de manifester chaque jour à Kaboul pour réclamer cet accès. Elles ont reçu vendredi l'appui du ministre qatari des Affaires étrangères Al-Thani qui a dénoncé "un pas en arrière" dans le chef de l'Émirat islamique et suggéré aux talibans de s'inspirer du Qatar "où les femmes surpassent en nombre les hommes dans le monde du travail".
