"On tire ici chaque jour, surtout la nuit": en Arménie, la paix sous la menace des canons
Ce furent deux jours d'enfer, en septembre dernier. Subitement, l'armée azerbaïdjanaise entrait sur 140 km2 en Arménie. Reportage le long de la nouvelle ligne de front. Pourquoi l'Azerbaïdjan a-t-il fait tonner le canon alors que des pourparlers de paix sont en cours ?
- Publié le 04-12-2022 à 21h22

Le petit verre de vodka à la main, Gesik a levé le coude sept fois. Il est ce soir, dans la tradition caucasienne et arménienne, le tamada, celui qui porte les toasts. Il boit "à vous qui êtes venus ici", "aux soldats tués pendant la guerre", "aux peuples qui réclament l'indépendance", "au respect des principes universels". Le garde champêtre termine par un toast "à la paix".
Goris, ville frontalière du Haut-Karabakh, l'enclave arménienne en Azerbaïdjan, est plongée ce soir dans le silence. Le trafic routier est réduit. Dans le restaurant, seuls quelques convives locaux et des observateurs de l'Union européenne finissent leur repas. Dehors, les premières neiges couvrent les cimes des montagnes.

En territoire arménien
Deux ans après la défaite retentissante des Arméniens dans l'enclave disputée du Karabakh, les habitants de Goris trinquent à la paix, mais jamais l'ennemi n'a été aussi proche d'eux. Les 13 et 14 septembre 2022, l'armée azérie a lancé une opération en trois points de la frontière. Pour la première fois, elle s'est enfoncée en territoire arménien. Aidée de drones, elle a bombardé les positions arméniennes et pris position sur les hauteurs. Bilan : plus de 210 morts du côté arménien et 80 côté azerbaïdjanais.
"Ils ne sont plus qu'à 4 km de Goris", note l'adjointe au maire, Irina Yolyan. "Notre communauté est le champ de bataille. Les Azéris se sont avancés dans notre territoire comme ils ne l'ont jamais été. Ils veulent tenir notre population sous une menace permanente."
En septembre, les obus tirés des montagnes sont tombés au hasard. Ce fut le cas dans le village de Verishan, non loin de Goris.
L'un d'eux est tombé sur le toit de la maison d'Arman, en pleine nuit. L'obus a percuté la chambre à coucher de son fils de 23 ans. Le gardien de troupeaux a eu la vie sauve, et celle de sa famille, grâce au réflexe de s'être réfugié dans une grotte voisine dès les premiers coups d'artillerie.
"J'ai ramassé 150 morceaux de l'obus, tiré d'un D-30 de 122 mm", assure Arman, qui donne une dernière touche de peinture dans la pièce en voie de réfection. Il a reçu 1 200 euros de compensation de l'État. Mais son troupeau de vaches est en danger. Des pâtures sont désormais directement dans le viseur de l'armée azérie. "Des Yézidis (venus d'Arménie centrale, NdlR) sont venus acheter les vaches. Le prix d'une vache est d'environ 1 100 euros. Ils les achètent à 500 euros".

Plus loin, une habitante a vu une bombe traverser le plafond et incendier la toiture. Là aussi, tout le monde est sauf, mais la peur est au ventre. "J'ai peur. Chaque minute. Ils sont là-haut sur la montagne à moins d'un kilomètre", dit cette dame âgée drapée dans un ample manteau qui défie le froid qui s'insinue dans la maison. Au loin, sur la crête, on devine le drapeau azéri. Gisek tente de la réconforter. "N'aie pas peur", lui dit-il simplement.
La peur est génétiquement ancrée dans ce peuple qui a tout connu, des invasions romaines, perses, ottomanes, arabes, russes jusqu'au génocide dans la Turquie voisine et qui vit dans un pays qui ne fait plus qu'un dixième de l'Arménie historique.
Une ville thermale sous la menace des canons
Même scénario, plus au nord-est, à Djermouk, où l'armée azérie s'est installée sur les hauteurs à cinq kilomètres. Elle était à 13 kilomètres auparavant. C'est une petite cité thermale de 5 000 habitants, lovée dans un cirque majestueux de collines. "Notre eau minérale est une alternative à celle de Karlovy Vary, très bonne pour les troubles gastro-intestinaux", nous assure le maire adjoint, médecin de profession. L'attaque de septembre a frappé en pleine "saison de v elours" quand la foule est repartie et que les touristes russes et occidentaux profitent calmement de l'air pur et des bienfaits de l'eau riche en sodium et en calcium.
Dans la nuit du 12 au 13 septembre, l'artillerie azérie a subitement frappé. Quelques obus sont tombés sur la ville. Il n'y a pas de dommages matériels importants, mais le choc a été économique. "Ils voulaient nous frapper économiquement car c'est un endroit touristique", explique le maire adjoint, proche du parti au pouvoir, le Contrat Civil, dirigé par le Premier ministre arménien Nikol Pachinian. "Quatre-vingts pour cent des habitants sont revenus mais nous avons perdu beaucoup d'emplois".
L'armée azérie consolide ses positions sur la ligne de crête pour l'hiver. Forte de son avancée, elle a construit une route large de 14 mètres. Le maire adjoint s'interroge : "Pourquoi ? Pour une prochaine invasion ?"

À Goris, la route principale qui descend vers le sud et l'Iran est désormais fermée. L'armée azérie en a pris le contrôle sur plusieurs portions. Voitures et camions empruntent désormais une route alternative tracée en 2021 qui sinue dans la montagne et passe par le célèbre monastère de Tatev.
Le père Michael est l'un des deux moines qui vivent dans ce site datant du IXe siècle. "C'est un autre monde ici", sourit-il, assis sous un arbre. "En septembre, les Azéris nous surveillaient avec leurs drones. Cela tirait fort. Mais le ciel nous protège…"
Le moine préfère parler de la restauration de son monastère et évoque sa région, celle de Syunik, qu'on appelait autrefois Zanguezour. Cet ancien royaume est un bastion du nationalisme arménien. Une république de l'Arménie montagneuse y fut même fondée en 1921 par le révolutionnaire Garéguine Njdeh avant d'être incorporée dans l'Arménie soviétique.
"On tire ici chaque jour, surtout la nuit"
Nous allons jusqu'à Kapan, la capitale du Syunik. Là, les forces azéries se sont établies à 500 m de l'aéroport, une simple piste d'aviation. Ils ont une vue directe sur la grand-route.
Nous tentons d'aller jusqu'à un village situé sur la ligne de front. Mais les gardes frontières russes nous bloquent. Trop dangereux, disent-ils. Et pas les autorisations nécessaires. Un Arménien nous amène sur une colline d'où on a une vue plongeante sur le village. Pas de photos.
Quelques secondes plus tard, les premières détonations se font entendre. "On tire ici chaque jour, surtout la nuit", dit-il.

Pourquoi l'Azerbaïdjan a-t-il attaqué de nouveau l'Arménie ?
C'est un paradoxe. L'attaque azérie contre l'Arménie, les 13 et 14 septembre, s'est produite alors que des pourparlers de paix sont engagés sous l'égide à la fois de la Russie et de l'Union européenne. Trop lents, selon Bakou qui a lancé l'attaque en pleine nuit, prenant les soldats arméniens par surprise. Il n'est pas impossible que Bakou ait pensé à aller plus loin, car "près de 20 000 soldats" étaient massés derrière la frontière, nous indique Armen Kachatryan, vice-président de la commission de la Défense au parlement arménien à Yerevan.
En s'enfonçant dans les lignes arméniennes, l'Azerbaïdjan a fait clairement pression sur le gouvernement de Nikol Pachinian pour qu'il accélère la mise en œuvre de l'article 9 de la déclaration tripartite du 9 novembre 2020 qui figeait la cinglante défaite arménienne au Karabakh. Elle avait été signée par lui, Vladimir Poutine et le président azéri Ilham Aliev.
L'article 9 prévoit la libre circulation des civils et des marchandises entre l'Azerbaïdjan et sa province éloignée du Nakhitchevan, sous la garantie de sécurité de l'Arménie et le contrôle de gardes-frontières russes. Le Nakhitchevan n'est en effet joignable qu'en passant par le territoire arménien. Bakou a imaginé le "corridor de Zangezour", un couloir extraterritorial à l'extrême-sud du pays avec route et chemin de fer pour relier son territoire. Mais Yerevan y a aussitôt vu une atteinte à sa souveraineté. "Un corridor sera la réalisation du panturquisme du Bosphore jusqu'à la Chine", tranche le député d'opposition Artur Kachatryan.
À cela s'ajoute la question du Karabakh, qui divise profondément la classe politique arménienne. Nikol Pachinian a adopté un point de vue réaliste. Il estime que les Arméniens doivent abandonner leurs prétentions sur l'enclave et que ceci peut être le point de départ d'une paix durable avec l'Azerbaïdjan. Le 30 septembre, il l'a dit à la télévision arménienne : "Personne n'est prêt à reconnaître l'indépendance du Haut-Karabakh, tout comme personne n'est prêt à reconnaître le Haut-Karabakh comme faisant partie de l'Arménie. Et nous devons reconnaître ce fait."
Mais l'opposition refuse net, estimant que le gouvernement ne peut pas découpler le sort de l'enclave de la normalisation des relations avec l'Azerbaïdjan, un processus que souhaite Bakou. Tirer un trait sur le Karabakh reviendrait à ignorer des siècles de présence arménienne dans l'enclave et à risquer ce qui s'est produit dans le passé au Nakhitchevan, où toutes les traces de la vie arménienne ont été effacées.
Bakou promet que les Arméniens seront protégés au Karabakh. "Nous donnons des garanties à la minorité arménienne comme le gouvernement roumain en donne à la minorité hongroise. Mais nous ne voulons pas donner un statut autonome" au Karabakh, explique l'ambassadeur de l'Azerbaïdjan à Bruxelles, Vaqif Sadiqov.
Euphorique depuis sa victoire de 2020, l'Azerbaïdjan, riche en gaz et en pétrole, promet d'engager 5 milliards de dollars dans les districts libérés. Les Arméniens, toutes tendances confondues, sont loin d'être rassurés.Ch. Ly. (à Yerevan)