Des rebelles coalisés contre la junte birmane embrasent la frontière avec la Chine
Trois groupes armés ont lancé des assauts concertés sur plusieurs bourgs frontaliers dans l'État Shan, mettant à l'arrêt les lucratifs échanges commerciaux entre la Chine et la Birmanie.

- Publié le 02-11-2023 à 17h08
- Mis à jour le 02-11-2023 à 19h30

Les affrontements entre l'armée birmane et divers groupes rebelles sont récurrents depuis des décennies dans l'État Shan, une immense région du nord-est de la Birmanie qui borde la province chinoise du Yunnan, mais ils ont pris, ces derniers jours, une dimension inhabituelle. Au moins un bourg frontalier, Chinshwehaw, est tombé aux mains des insurgés, qui ont lancé des offensives contre plusieurs autres dont Muse. Des combats se déroulent jusque dans la périphérie de Lashio, la plus grande ville de l'État. Des milliers de civils ont dû fuir tant bien que mal, alors que de nombreuses routes sont coupées. Le commerce frontalier avec la Chine est largement interrompu.
"Le gouvernement, les organisations administratives et les forces de sécurité ne sont plus présents" à Chinshwehaw, a dû admettre mercredi soir un porte-parole du pouvoir militaire birman. Cette bourgade peut sembler insignifiante, mais elle se trouve au débouché de la route nationale chinoise G323 qui mène à Kunming, la capitale provinciale du Yunnan ; du côté birman, on peut rallier Lashio et, de là, par la route ou le chemin de fer (via le fameux viaduc de Gokteik), Mandalay, la deuxième ville du pays. Entre avril et septembre, selon des chiffres officiels, près d'un tiers du commerce frontalier sino-birman (568 millions de dollars sur un total de 1,8 milliard) a transité par Chinshwehaw.
Une frontière sous tension
La situation restait confuse jeudi à Muse, le plus important point de passage entre Chine et Birmanie; situé sur une autre route reliant Kunming à Lashio et Mandalay, il fait face à la ville chinoise de Ruili (d'avril à septembre toujours, le poste-frontière a vu passer pour plus d'un milliard de dollars de marchandises). Les rebelles auraient, par ailleurs, investi Hsenwi, à la jonction des routes venant de Muse et de Chinshwehaw vers Lashio. Plusieurs autres localités de la région ont subi des assauts simultanés, qui ont probablement fait des centaines de victimes.
Le 27 octobre, trois groupes armés ont lancé une vaste opération conjointe, baptisée "1027" : l'Armée de l'alliance nationale démocratique du Myanmar (MNDAA), l'Armée de libération nationale Ta'ang (TNLA) et l'Armée de l'Arakan. Regroupés en une "Alliance des trois fraternités", ils ont repris à leur compte les vieilles revendications d'autonomie des minorités ethniques, en y ajoutant la volonté de renverser, au côté de l'opposition démocratique, la dictature au pouvoir depuis le putsch du 1er février 2021. Ils entendent aussi plus spécifiquement mettre fin aux abus commis par les propriétaires de casinos qui asservissent un personnel attiré par de fausses promesses.
La Chine prise entre deux feux
La situation irrite et embarrasse la Chine. Elle s'efforce d'entretenir de bonnes relations aussi bien avec la junte birmane qu'avec les potentats locaux (sachant que certaines minorités comme les Kokang, défendus par la MNDAA, sont ethniquement chinoises). Son objectif est de stabiliser les zones frontalières pour faciliter un commerce qui s'est d'autant plus développé que la Birmanie est de nouveau isolée sur la scène internationale.
Mais on voudrait plus encore, à Pékin, pacifier tout l'État Shan. Dans le cadre des "nouvelles Routes de la Soie", la Chine a prévu de financer la construction d'une ligne de train à grande vitesse qui relierait Kunming à Muse et Mandalay, avec une prolongation éventuelle jusqu'à Kyaukphyu, un port sur l'océan Indien ! Un projet économique et stratégique de la première importance, mais, pour l'heure, la Chine ne peut qu'exhorter toutes les parties à cesser le feu.