Une guerre contre l'Iran, mais aussi contre la Chine
Pékin a beaucoup à perdre, mais peut aussi trouver son avantage dans les hostilités déclenchées par Washington.

- Publié le 03-03-2026 à 06h33
- Mis à jour le 04-03-2026 à 14h59

La Chine s'est indignée de l'attaque israélo-américaine contre l'Iran, dénonçant une violation du droit international. Toutefois, pas plus qu'en juin 2025, après une première série de frappes contre le régime des mollahs, Pékin n'a joint le geste à la parole pour défendre son allié ou punir ses agresseurs. C'est a priori étonnant, sachant que la Chine et l'Iran (ainsi que la Russie, autre allié historique de Téhéran) font partie de l'Organisation de coopération de Shanghai, dont une des raisons d'être est la sécurité de ses membres.
Sachant aussi que les deux pays sont liés par un "partenariat stratégique" conclu en 2021 pour une durée de 25 ans, accord dont le président Massoud Pezechkian avait rappelé le caractère essentiel lors de sa visite à Pékin en août dernier. Reflet de l'importance des relations bilatérales, la Chine achète, à prix bradé, quelque 80 % de la production de brut iranien, recourant à des circuits commerciaux alambiqués pour contourner les sanctions internationales. Cela représentait, l'an dernier, 1,4 million de barils par jour, soit 14 % des importations chinoises de pétrole par voie maritime.
Un calcul à long terme
La guerre déclenchée samedi a donc toutes les allures d'une catastrophe pour la Chine. À y regarder de plus près, cependant, Pékin peut aussi trouver son intérêt dans la tournure prise par les événements. La crainte d'affronter militairement les États-Unis ne serait alors pas le seul motif de sa passivité.
Premièrement, la Chine n'a jamais souhaité que l'Iran devienne une puissance nucléaire, pour les mêmes raisons qu'elle s'est opposée au programme nucléaire nord-coréen : elle redoute que ces pays, imbus de leur nouvelle supériorité militaire, ne se lancent dans des aventures inconsidérées qui déstabiliseraient toute une région. Ce qui est vrai de l'Asie du Nord-Est l'est plus encore d'un Moyen-Orient extrêmement volatil. Qu'Israël et les États-Unis contrecarrent ce projet n'est donc pas pour lui déplaire, même si c'est inavouable.
L'Iran plus dépendant que jamais de Pékin
Deuxièmement, la situation dans laquelle se retrouve l'Iran ne peut que le rendre encore plus dépendant de la Chine. Économiquement, mais aussi diplomatiquement. Déjà au ban des nations occidentales, l'Iran a réussi le tour de force, en exerçant ses représailles contre tous les pays voisins, sous prétexte de viser les bases américaines qui s'y trouvent, de s'isoler complètement, obligeant les monarchies du Golfe à sortir d'une neutralité qui les aurait bien arrangées. Comme pour la Russie aujourd'hui, le soutien de la Chine n'aura pas de prix pour l'Iran.
Troisièmement, si l'objectif des Américains est un changement de régime à Téhéran, ils doivent se préparer à un engagement de longue durée – Donald Trump a déjà évoqué quatre semaines au moins d'opérations militaires. Ou envisager des offensives récurrentes dans une guerre d'usure. Cet engagement va, pour le plus grand bénéfice de Pékin, drainer les ressources des États-Unis, tout en détournant leur attention d'autres théâtres sur lesquels le rival chinois aura toute liberté d'action – en mer de Chine méridionale, par exemple.
Menace sur le détroit d'Ormuz
Cette lecture chinoise des événements ne sera naturellement la bonne que s'ils ne dérapent pas. Si toute la région s'embrase, au point de compromettre la circulation dans le détroit d'Ormuz, les conséquences pour la Chine seront considérables : 44 % de son pétrole provient du Moyen-Orient et son acheminement sera alors menacé, tandis que les cours mondiaux ne pourront que flamber. L'impact sur l'économie chinoise sera dramatique, aggravé par les propres difficultés des États du Golfe, où les intérêts chinois sont plus importants qu'en Iran.
Le pire des scénarios serait évidemment qu'Américains et Israéliens parviennent à leurs fins en favorisant l'installation à Téhéran d'un gouvernement à leur dévotion. Comme au Venezuela, les États-Unis feraient main basse sur le pétrole iranien, privant du même coup la Chine de ses approvisionnements, ou les lui reproposant à des conditions nettement moins avantageuses. C'est peut-être un des buts poursuivis à Washington et, dans cette optique, la guerre contre l'Iran serait tout autant une guerre contre la Chine.
Le problème des Américains
Dans l'immédiat, les dirigeants chinois peuvent cultiver le sentiment que l'Iran, c'est le problème des Américains. Problème dont ils n'ont pas à se mêler, affectant ainsi de suivre leur politique traditionnelle de non-ingérence, qui leur permet en outre de soigner leur image sur la scène internationale. Le jeu n'en est pas moins risqué dans la mesure où la situation peut tout aussi bien prendre une tournure cauchemardesque pour Pékin.