Le trafic d’enfants et le mariage précoce pèsent sur les jeunes filles de l’État indien du Jharkhand. Des adolescentes des communautés tribales s’émancipent par le sport et entrevoient un autre avenir. Reportage.

Le visage de Nagi oscille entre sourire timide et sourcils froncés. Ses jolis traits d’adolescente dégagent une certaine gravité. Nagi vivait en famille dans un village indigène de la région de Khunti quand, un jour, elle a disparu de chez elle, sans crier gare, convaincue par des "amis" qu’elle pourrait avoir une vie meilleure dans la capitale indienne. "Je les ai rencontrés à un mariage. Ils m’ont dit que Delhi était une chouette ville, que j’aurais de l’argent et un bon travail. Cela m’a fait envie. Je n’y avais jamais été mais ils m’ont dit de ne pas m’inquiéter, qu’ils seraient là."

Le Jharkhand est l’un des États indiens les plus touchés par le trafic d’enfants. Les jeunes filles issues des communautés tribales, réputées travailleuses et dociles, sont surtout envoyées dans de grandes villes du pays comme domestiques ; elles se retrouvent parfois exploitées, voire violentées et sexuellement abusées. Le train reliant Ranchi à Delhi, en près de 22 heures, est l’un des plus empruntés par les trafiquants pour acheminer leurs victimes vers la capitale.


© IPM

Approchés par une personne de confiance

La famille de Nagi n’était pas au courant de ses projets. Mais, souvent, ce sont les parents qui pensent améliorer ainsi leur quotidien. "Une personne de confiance les approche - un oncle ou un frère -, les convainc d’envoyer leur fille dans une grande ville pour y travailler comme domestique et soutenir financièrement sa famille au village. Il n’y a pas énormément d’opportunités de gagner de l’argent ici. Il faut faire le choix ‘le moins pire’ entre rester ou partir. Beaucoup de parents tombent dans le piège " , décrypte Rajeev Sinha, dont l’organisation non gouvernementale, Plan India, soutient l’autonomisation des adolescentes dans les zones les plus pauvres du Jharkhand. Les défis ne manquent pas dans les villages de la région : la pauvreté, l’alcoolisme, la guérilla naxalite, les mariages précoces.

À Delhi, Nagi s’est "retrouvée avec d’autres dans un quartier de bureaux, et puis j’ai été envoyée dans une famille pour devenir fille au pair" . "Beaucoup d’intermédiaires sont impliqués dans le trafic . Il y a quelqu’un qui motive et recrute, quelqu’un qui accompagne l’enfant au train, quelqu’un qui le récupère sur place, etc." , explique Rayhan Siddik, chargé de projet à l’organisation humanitaire Child in Need Institute. "Ils peuvent gagner 10 000 à 20 000 roupies (130 à 260 €) par fille."

Victime d’un réseau dont elle n’avait pas idée, Nagi a compris aujourd’hui qu’elle s’était mise en grand danger. Souvent, "après quelques semaines ou mois" , poursuit Rajeev Sinha, "la fille ne donne plus de nouvelles. Les parents se rendent alors à la police, mais il est souvent trop tard" . Les récits de jeunes maltraitées, battues, sous-alimentées, violées, voire prostituées ne manquent pas. "On essaie vraiment de conscientiser les parents" , explique Sushil Sanga, à la tête d’un regroupement de huit villages, le panchayat de Birhu, d’où Nagi est originaire. "Sinon, cette génération fera la même chose à la suivante et on n’en sortira pas."

Nagi a eu de la chance, elle a été prise en charge par le Comité de protection de l’enfance et renvoyée au village sans avoir été maltraitée par ses employeurs, dit-elle. "Mes parents criaient, pleuraient, ils me demandaient ‘pourquoi es-tu partie ?’, ‘de quoi manques-tu ?’, ‘de vêtements ?’, ‘de nourriture ?’" , raconte-t-elle, en se tortillant les doigts. "Je suis restée sans voix…"


Des filles moins déconsidérées



Dans son village de Dumardaga, les éclats de rire fendent l’atmosphère chauffée par le soleil. Trois fillettes tournicotent, pendues à une balançoire de fortune accrochée à un grand arbre. Le fourrage a été stocké sur des piliers en hauteur, une truie gambade avec ses porcelets, des robes sèchent sur des branchages. Assis devant sa maison de terre, Tulshi, 45 ans, l’assure : il est le seul homme de la famille, et ça lui va. Avec son épouse, Puniya, le couple a donné vie à une petite troupe de sept filles aujourd’hui âgées de 5 à 19 ans.

Sept filles ! L’écrasante majorité des familles indiennes en seraient désespérées. Jambi, une adolescente déterminée originaire du village de Kalamati, en témoigne. "Mes grands-parents n’arrêtent pas de blâmer mon père parce qu’il a eu quatre filles : ‘que va-t-il arriver quand tu seras vieux ?’ Mais lui, il nous dit d’étudier autant que possible pour qu’on ait un bon travail" , relate-t-elle.

Il arrive en Inde qu’à la naissance d’une fille, des parents laissent dépérir leur enfant, s’ils n’ont pas recouru à un avortement sélectif prohibé par la loi. Une réalité qui produit aujourd’hui un déséquilibre démographique majeur aux conséquences néfastes sur la société tout entière.

Tulshi et Puniya voient les choses tout autrement. "Nos gendres seront comme nos fils", sourit la mère, dans son sari fleuri. Certes, elle et son mari racontent une vie faite de tâches, de la culture de céréales, de travail journalier aléatoire. "Financièrement, c’est difficile. Et si quelqu’un tombe malade…" La fatigue se lit sur leur visage. Mais au moins, dans cette communauté tribale qui pratique le culte des arbres (le sarna), le système de la dot n’existe pas comme ailleurs dans le pays. Il n’étrangle pas les familles, traditionnellement obligées de se saigner à blanc pour offrir des cadeaux à la famille du fiancé. Ici, explique Sushil Sanga, "on s’échange des biens" . Si les couples préfèrent engendrer des garçons, avoir une fille n’est dès lors pas une tragédie.

Comparé au reste du pays, les femmes sont moins déconsidérées et entravées dans les communautés tribales, constate Anup Hore, le responsable du bureau de Plan India à Ranchi : elles sont autorisées à sortir de leur maison et les mères prennent des décisions familiales, égrène-t-il. "Les filles ne sont pas inférieures aux garçons" , affirme Tulshi, t-shirt Calvin Klein sur un tissu noué à la taille. Elles restent néanmoins cantonnées dans leurs tâches ménagères et peu éduquées. "Les gens ne peuvent pas s’empêcher de nous discriminer , soupire Rahil, une voisine de 21 ans, qui n’a pas manqué une miette de la conversation. Les parents, les voisins, tout le monde observe ce que vous faites, alors que les garçons profitent de la vie jour et nuit. Mais c’était pire avant. Les mentalités changent quand même graduellement."


L’émancipation par le foot

D’ailleurs, Nagi, Rahil et Basanti, l’aînée de Tulshi et Puniya, font partie de l’équipe locale de football. "Une année, on a gagné sept chèvres !" Les filles se lèvent avant le soleil pour jouer deux heures en tongs sur le terrain cabossé du village ; y retournent au crépuscule. "Mon entourage a d’abord essayé de me démotiver" , reconnaît Sumanti, 18 ans, originaire de Chikor, non loin de Dumardaga. Elle en a entendu, des remarques : "Qui va faire le travail domestique pendant que tu joues ?" , "tu ne vas quand même pas sortir en short ?" "Mais je me suis accrochée. Les gens sont venus nous voir jouer et, aujourd’hui, au village, on me soutient."

Tulshi, le père de Basanti, l’avoue, il n’était pas franchement ravi, au début, que sa fille joue au football. Il avait "peur des conséquences" , peur qu’un garçon ne la détourne du droit chemin les jours de tournoi. Et puis il s’y est fait, il se montre même fier d’elle, il va la voir jouer, lui donne des conseils pour mieux shooter dans le ballon, l’observe prendre de l’assurance.

Le Jharkhand témoigne d’une tradition ancrée dans le hockey et le football, si bien que les ONG Plan India et Child in Need Institute ont décidé de s’appuyer sur l’élan sportif des adolescentes pour les sortir de leur isolement, favoriser leur autonomisation, les encourager à cultiver leur indépendance, susciter une pression positive et faire émerger des modèles. "Au départ, on voulait que les filles s’engagent dans une activité, ensemble, unies. On a découvert qu’elles se mobilisaient déjà d’elles-mêmes pour jouer au foot et on a saisi cette opportunité" , explique Anup Hore, qui organise des matchs entre équipes locales et fournit des équipements - maillots, chaussures, ballons, etc.- pour un millier de joueuses.


"À travers cela, on peut leur parler, cerner leurs problèmes, connaître leurs besoins et les aider au mieux." Le savoir se transmet par l’intermédiaire de "paires éducatrices" qui, comme Basanti, deviennent des personnes ressources, à un âge où les questions ne manquent pas. Dans l’équipe dont elle est capitaine, on compte sur elle autant pour remporter des matchs que pour partager ses préoccupations et lui demander conseil. "Ce sont les membres du groupe qui m’ont choisie" , explique l’étudiante en géographie, qui a, depuis, quitté sa carapace de timidité. "Tout ce que j’apprends, je le partage avec mon équipe et le village." Cela va de la nutrition aux maladies infectieuses, de la santé reproductive aux dangers du mariage précoce, etc. Le football devient un moyen d’échanger, de se soutenir, d’apprendre, de s’informer, de savoir à qui s’adresser en cas de souci. Bref, résume Rahil, "cela permet d’avoir des informations sur la vie" .


Embarquer les garçons

Milieu de terrain agile et véloce, Rahil adore les moments de partage, autant que le jeu et l’entraînement physique. Avec Basanti, elle a commencé à coacher des plus jeunes du village, histoire de transmettre leur passion. Comme plusieurs autres joueuses, qui vivent dans une région où les opportunités d’emploi restent faibles et le niveau d’éducation des filles peu élevé, elle voit le football comme une manière d’améliorer sa condition physique et d’accéder à une carrière stable dans les forces de l’ordre. "Si on est bon en sport, on peut espérer un travail gouvernemental, dans la police ou la sécurité" , pense la jeune femme qui, après la mort de son père, a dû arrêter ses études secondaires pour épauler sa mère. Chacune y met ensuite ses aspirations : Basanti veut "servir le pays" et Anjali "éradiquer la guérilla naxalite" , tandis que Jambi voit l’uniforme comme un moyen de protéger les femmes qui se sentent en insécurité quand elles se promènent. "Avant, des garçons m’insultaient, me sifflaient quand je passais. Un jour, je les ai confrontés : ‘Vous avez une mère et des sœurs. Moi aussi je suis une sœur !’ Depuis, ils me laissent tranquille."

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Souvent, les garçons "ont le sentiment que tout leur est dû, ils se sentent supérieurs" , observe Rajeev Sinha. Car les familles continuent "à placer tous leurs espoirs en eux. Ils sont mis sur un piédestal et se sentent importants" , constate Anup Hore. Pourquoi voudraient-ils en descendre ? Aussi - beaucoup en conviennent - l’amélioration de la vie des adolescentes passe-t-elle par la mobilisation des hommes afin de sortir du cercle vicieux imposé par une société patriarcale. Mais ça, indique le responsable de Plan India, même si les mentalités évoluent, ce n’est pas encore gagné.